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Anes et Mulets

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panneau mural assyrien relatant la prise d'une forteresse en Egypte (ph. BM)
en bas à droite prisonniers nubiens avec un âne

  APERCU DE L'HISTOIRE DES ANES ET DES MULETS (ChapitreXIV)

Si les ânes ont été souvent figurés sur les anciens monuments de l'Egypte, nous n'y avons rencontré aucune représentation du mulet, même sur les nombreux monuments qui sont postérieurs à l'introduction du cheval dans cette contrée.
En raison de la nature de leur sol, ainsi que de l'antiquité de leur possession du chameau et d'une excellente populaton asine, les Egyptiens n'ont jamais senti la nécessité de se livrer à l'industrie mulassière. Aussi les mulets sont-ils encore très rares aujourd'hui en Egypte; et ceux qui ont été employés au percement de l'isthme de Suez avaient été achetés en Syrie.

Les
Assyriens ne nous ont au contraire laissé aucune figure de l'âne, peut-être parce qu'ils l'ont jugée trop peu décorative; mais on trouve plusieurs représentations de mulets dans leurs anciens bas-reliefs, où ces animaux sont très reconnaissables à leurs oreilles d'ânes et à leur queue de cheval, dont le tronçon est garni de crins dans toute sa longueur. (Voyez Layard, Monum. of Niniveh, planches 82, 83, et Sec. ser. of the monum. of Nineveh, planches 33, 34 et 35.)

C'est du reste dans les régions asiatiques situées entre le Gange et le littoral méditerranéen de Syrie que doivent être nés les premiers mulets orientaux, peu de temps après l'arrivée des premiers immigrants mongols dans ces contrées, où leur séjour mit pour la première fois en présence l'une des deux races chevalines asiatiques avec l'âne africain ou nilotique.

Il n'est donc pas étonnant que la légende d'Izdubar, citée à la page 390, hac2 fasse remonter l'existence du mulet en Assyrie jusqu'aux temps fabuleux, et cette légende est d'accord avec la tradition suivante, rapportée par Diodore, II, 11 :

" Sémiramis fit extraire des montagnes de l'Arménie et tailler un bloc de pierre de cent trente pieds de longueur sur vingt-cinq d'épaisseur; l'ayant fait traîner par un grand nombre d'attelages de mulets et de boeufs, sur les rives de l'Euphrate, elle l'embarqua sur un radeau, et le conduisit, en descendant le fleuve, jusqu'à Babylone, où elle le dressa dans la rue la plus fréquentée. "

Les inscriptions cunéiformes fournissent d'ailleurs des données certaines et assez nombreuses sur l'antiquité de l'existence des mulets en Assyrie et dans les pays voisins; on en a vu quelques exemples dans le chapitre VII.

En faisant la généalogie des Edomites ou descendants d'Esaü, la
Genèse raconte (XXXVI, 24) que Hana, fils de Tsibhon, contemporain d'Isaac, rencontra des haïmim en faisant paître les ânes de son père dans le désert d'Edom ou Séhir, mais on ignore complètement le sens étymologique du mot haïmim, qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
Le texte samaritain porte
Emim au lieu de Haïmim, ce qui explique pourquoi le Targum l'a traduit par gibbaraiia, c'est-à-dire puissants, forts, robustes.
Les
haïmim étaient des eaux thermales pour la Vulgate et pour les traducteurs de la Vulgate; mais c'étaient des mulets suivant la plupart des autres traducteurs de la Bible et des anciens commentateurs israélites.

La dernière opinion est plus vraisemblable que celle de la Vulgate; car un événement rare et émotionnant expliquerait mieux que tout autre pourquoi l'auteur de la Genèse a interrompu son énumération généalogique pour le raconter.

Or telle était certainement à l'origine la rencontre de mulets par les Hébreux, puisque le
Lévitique dit (XIX,19) :

" Tu n'accoupleras point tes bêtes avec d'autres de diverses espèces; tu ne sèmeras point ton champ de diverses sortes de grains, et tu ne mettras point sur toi de vêtements de diverses espèces, comme de laine et de lin; "

et le Deutéronome ajoute même (XXII, 10-11):

" Tu ne laboureras point avec un âne et un boeuf accouplés ensemble. Tu ne te vêtiras point d'un drap tissu de diverses matières, c'est -à-dire de laine et de lin ensemble; "

tant la loi mosaïque avait horreur de tout ce qui pouvait ressembler à la promiscuité entre les individus d'espèces différentes.

Cependant, d'après
M.H. Milne Edwards,

"il est très probable que les quadrupèdes aperçus dans le désert par Hana, et appelés mulets par les traducteurs de la Bible, n'étaient pas des mulets proprement dits mais des hémiones, animaux qui, par leur taille et leurs formes, sont intermédiaires entre le cheval et l'âne." (Comptes rendus de l'Acad. des Sc., t. LXIX, 1869, p. 1284)

Du reste, quel que puisse être le sens de haïmim, il n'en est pas moins avéré que l'usage du mulet (péred) était condamné par la loi mosaïque, comme celui du cheval; aussi a-t-il également été adopté par les Israélites seulement après que l'établissement de la royauté eut subordonné le pouvoir sacerdotal au pouvoir laïque.

La plus ancienne mention de mulets
appartenant à des Israélites est celle des mulets sur lesquels les gens des tribus d'Isachar, de Zabulon et de Nephtali apportèrent à Hébron des vivres pour David, après la mort de Saül (I, Chroniques, XII, 40).
Viennent ensuite celles qui ont été indiquées aux pages 554-555 et qui se rapportent toutes au règne de David, à partir duquel les mulets sont souvent mentionnés dans le Bible.

Piétrement 1882

 



mulets porteurs de paniers (à gibier?) à la chasse d'Assurbanipal (ph.BM)

détail: la tête

 



élément de mobilier grec en forme de tête de mulet
(MMA) ph. Claire H.(f. wiki.comm.)


Le mulet est déjà cité dans le Véda, sous le nom d'
açvatara, comparatif augmentatif d'açva, évidemment à cause de sa force; et l'on constate dans Strabon, XV,I, 37, qu'il existait des mulets chez les Prasii des bords du Gange, à l'époque du voyage de Mégasthène dans l'Inde.

Hérodote raconte que Cyrus fit transporter de l'eau du Choaspe sur des chariots à quatre roues traînés par des mulets, lorsqu'il partit de Perse pour assiéger Babylone (I, 188); qu'au vingtième mois du siège l'une des mules de Zopyre mit bas (III, 153); qu'à Sardes, lors du départ de Xerxès pour la Grèce,
"un poulain était né d'une mule, portant doubles parties sexuelles, celles de la femelle et celle du mâle; celles du mâle étant au-dessus des autres " (VII, 57);

et l'on a vu à la page 447 que du temps d'Ezéchiel les marchés de Tyr étaient approvisionnés de mulets par les gens de Togarma, c'est à dire de l'Arménie.

Suivant
Diodore, après la prise de Persépolis, Alexandre fit venir de Babylone, de la Mésopotamie et même de Suse, une multitude de mulets, tant de bât que d'attelage, ainsi que trois mille chameaux, pour en transporter le trésor dans des lieux désignés (XVII, 71); puis, lorsque le corps d'Alexandre fut conduit de Babylone en Egypte,

"quatre timons étaient fixés au char, et à chaque timon un train de quatre jougs, et chaque joug composé de quatre mulets, ce qui formait un attelage de soixante-quatre mulets, choisis parmi les plus vigoureux et les plus élancés" (XVIII, 27).

Homère fournit d'assez nombreux renseignements sur l'antiquité de l'existence des mulets en Asie Mineure et en Grèce.

Ainsi, par exemple, Priam se fait suivre par un chariot traîné par des mules, sur lequel il place les présents destinés à Achille et sur lequel il ramène le corps de Patrocle
(Iliade, XXIV, p. 348 et suiv.).
Pendant le siège de Troie, les mulets et les chiens sont les premiers atteints par les flèches d'Apollon, c'est-à-dire par la maladie pestilentielle qui ravage le camp des Grecs
(Iliade, I p.2).
C'est avec des mulets que Mérion va chercher sur les pentes de l'Ida le bois destiné au bûcher de Patrocle
(Iliade, XXIII, p.324); et dans ce passage le mulet est nommé tantôt ."emionos", tantôt "oureus".
Des mules figurent parmi les prix offerts par Achille aux vainqueurs dans les jeux célébrés aux funérailles de Patrocle
(Iliade, XXIII, p.328-336).
Noémon regrette de ne pouvoir quitter Ithaque pour se rendre dans son pays, en Elide, où douze de ses juments viennent de mettre bas de mulets
(Odyssée, IV, p.409).
Ménélas propose à Télémaque de lui faire parcourir l'Hellade et l'Argolide, afin de lui faire offrir des présents, notamment des mules, par tous les héros de ces contrées
(Odyssée, XV, p.531).

Tout le chant VI et les premiers vers du chant VII de l'
Odyssée sont consacrés à l'épisode de Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, laquelle

"emporte au lavoir ses riches vêtements",

sur un chariot traîné par des mules qui sont citées dix fois dans la narration.

Homère déclare du reste, dans l'épisode de Dolon, que

" les mules sont préférables aux boeufs pour traîner, dans une profonde jachère, la solide charrue " (Iliade, X, p.140);

et il fait cette belle comparaison à propos de Mérion et de Ménélas, qui entraînent le corps de Patrocle vers les vaisseaux:

"Tels, avec effort, accablés de fatigue, inondés de sueur, des mulets, revêtus d'une force invincible, traînent, du haut des montagnes, au travers d'un âpre sentier, les poutres et les larges planches dont on veut construire un vaisseau; tels les deux héros entraînent le corps avec ardeur." (Iliade, XVII, p.258-259)

Piétrement 1882

 
En se fondant sur l'ancienne renommée des chevaux et des mulets de la Paphlagonie, certains auteurs, notamment
Strabon (V,I,4), ont vu des "mulets farouches", c'est-à-dire d'un dressage difficile à cause de leur vigueur, dans les "emionoi agroteraoï" mentionnés dans l'Iliade (II, vers 852).

Mais d'autres ont admis qu'Homère désigne ici des "hémiones sauvages", et l'on peut invoquer les considérations suivantes à l'appui de cette dernière opinion:

Parmi les animaux pourvus de crinières, Aristote cite

"les mulets "emionoi" de Syrie, qui ne portent ce nom qu'à raison de leur ressemblance avec les mulets proprement dits, n'étant point de la même espèce, puisque ces animaux s'accouplent entre eux et que leur accouplement est fécond" (Hist. des anim.,I, 6).

Il répète plus loin:

" Les mules "emionoi" de cette partie de la Syrie qui est au-dessus de la Phénicie ( Et non " au-dessus de la Phrygie" comme le dit Roulin dans les Comptes rendus de l'Acad. des sc. t. LXIX, 1869, p.1284) conçoivent et ont des poulains; mais cette espèce, quoique ressemblant à celle des autres mulets, n'est pas la même." (Hist. des anim., VI,24) -
---" On voit en Syrie des animaux que l'on nomme mulets
"emionos" et qui, ressemblant à l'extérieur aux mulets produits par le cheval et l'âne, forment néanmoins une espèce différente... Les mules et les mulets dont nous parlons produisent ensemble: quelques animaux qui restent de cette race en Phrygie, où ils ont été amenés sous Pharnace, père de Pharnabaze, font la preuve de ce fait." (Hist. des anim., VI,36)

II ajoute au chapitre LXIX des Récits merveilleux:

" On affirme qu'il y a en Cappadoce des mulets féconds, et en Crête des peupliers noirs portant des fruits."

Il s'agit encore ici d'hémiones se reproduisant entre eux, et non de mules exceptionnellement fécondes, comme pourrait le faire supposer la version latine qui dit mulas foecundas, à la page 85 du tome IV de l'Aristote de la collection Didot, tandis que le texte grec dit au contraire "emionous gonimous", au masculin, et non "emionous gonimas", au féminin.

Strabon dit dans sa description de l'Asie Mineure:

" Bien qu'étant plus méridionale que le Pont, la Cappadoce a un climat plus froid. Cela est si vrai que le canton de Bagadania, qui n'est qu'une plaine (et la plaine la plus méridionale de toute la Cappadoce, puisqu'elle est située juste au pied du Taurus), c'est à peine si l'on rencontre un seul arbre fruitier. Ajoutons que ce canton, comme presque toute la Cappadoce du reste, mais surtout comme la Garsauiritide, la Lycaonie et la Morimène, nourrit un très grand nombre d'onagres." (XII, II,10) .
" Quant aux cantons d'Orcaori et de Pitnisos et aux plateaux de la Lycaonie, ce sont autant de pays froids et nus, dans lesquels paissent de nombreux onagres... Du même côté, mais dans un canton plus riant et plus fertile que cette âpre région à laquelle on a donné le nom d'
Onagrobote, s'élève Iconium, petite ville assez populeuse." (XII, VI, I)

Puisque Hérodote, Aristote et Strabon déclarent que de leur temps les ânes ne pouvaient pas encore vivre dans les pays froids, notamment dans le Pont, il est clair que les onagres signalés par Strabon en Cappadoce et Lycaonie, pays plus froid que le Pont, n'étaient pas de vrais ânes.
C'étaient évidemment des hémiones, comme ceux qu'Aristote vient égalemnt de signaler en Cappadoce et en Syrie, en les distinguant nettement d'avec les mulets, malgré l'habitude qu'avaient les Grecs de leur donner parfois ce nom.

Homère a donc pu, comme les autres Grecs, désigner les hémiones sous le nom
"emionos", et il est probable, sinon certain que, au vers 852 du chant II de l'Iliade, ce sont ces animaux dont il a mentionné la présence en Paphlagonie, pays voisin de la Cappadoce et de la Lycaonie, qui en étaient encore couvertes du temps de Strabon.
Quant aux
"emionos" que Strabon (XVI, IV,18) représente nombreux dans les plaines fertiles de l'Arabie situées au sud de la Nabatée, c'étaient incontestablement des hémiones, comme l'indique la traduction de M. Amédée Tardieu, et non des mulets (muli), comme l'indique la version latine annexée au texte grec du Strabon de la collection Didot; car la présence des mulets implique celle des chevaux, et Strabon dit lui-même dans d'autres passages qu'il n'y avait de son temps ni chevaux ni mulets en Arabie, comme on l'a vu aux pages 437 et 438.ac2

Il faut en outre observer que, dans le passage dont il s'agit, les manuscrits font suivre le mot
"emionon" de l'épithète "agrion"; aussi Letronne a-t-il rendu l'expression de Strabon par celle de "mulets sauvages" ( Géographie de Strabon traduite du grec en français, in-4, Paris 1805-1819,tomeV, page 286), bien qu'il n'existe pas de tels animaux, les mulets étant toujours produits par les soins de l'homme. (Nous ne parlons, bien entendu, que des mulets proprement dits, nés du croisement des ânes et des chevaux, et non des autres hybrides, parfois produits par le croisement de diverses espèces sauvages et aussi appelés quelquefois mulets, par une extension abusive du sens de ce mot.)
Mais les nouveaux éditeurs ont mis un point après
"emionon", et ils ont rejeté l'épithète"agrion" après le mot suivant "kamelon": double correction qui ne nous paraît pas heureuse.

Que Strabon ait voulu désigner ici des chameaux sauvages, c'est ce qu'indique le passage correspondant de Diodore
(III, 43), dont les renseignements sont puisés aux mêmes sources, et qui associe des "chameaux sauvages" aux cerfs, antilopes et autres animaux sauvages également cités par Strabon.

Il n'en est pas moins certain que les
"emionos" du passage de Strabon étaient des hémiones sauvages et non des mulets, puisqu'il n'existait pas alors de chevaux en Arabie, comme on l'a vu dans le chapitre VIII.
Le sens de ce passage ne peut donc être que celui-ci: Les plaines fertiles situées au sud de la Nabatée nourrissent beaucoup de bétail ainsi que de nombreux animaux sauvages, tels que hémiones, chameaux, antilopes, lions, léopards et loups. C'est ce qu'il ne faudrait pas oublier si l'on voulait proposer de nouvelles corrections pour ce passage, réputé altéré dans les manuscrits.

Piétrement 1882

Grèc ant.: Séléné sur un mulet (Lo)


âne ant. de Corinthe (Lo)


Non seulement on possède beaucoup moins d'anciens renseignements sur les ânes et les mulets que sur les chevaux, parce que leur rôle dans l'histoire n'a pas été aussi important; mais encore les documents historiques sur les ânes et les mulets permettent de remonter plus loin dans le passé de ces animaux en Orient qu'en Occident, ce qui s'explique facilement.

D'abord l'habitude de conserver la mémoire des faits est née plus tôt en Orient.
En outre, ce sont surtout les auteurs latins qui nous ont laissé quelques renseignements sur l'histoire des ânes et des mulets en Occident; et les renseignements précis sur ce sujet sont d'autant plus rares que ces auteurs désignent souvent par l'expression générique de
jumenta l'ensemble des bêtes de somme et d'attelage, chevaux, ânes, mulets, boeufs, chameaux, qui composaient les convois des armées dont ils racontent les exploits.

Il n'en est pas moins vrai que la domestication de l'âne européen doit aussi remonter très haut; elle doit avoir suivi de près l'importation dans le centre Hispanique de l'usage des dolmens et de celui des armes en pierre polie.

Au reste, on possède au moins un fait qui ne laisse aucun doute sur l'usage de l'âne en Occident dès une époque très reculée.

Boucher de Perthes a trouvé dans les tourbières de la Somme, à 4 à 5 mètre au-dessous du niveau du cours d'eau, un crâne d'Equidé que M. Sanson a reconnu être celui d'un âne africain ou nilotique
(Voyez A.Sanson, Traité de zootechnie, t. III, p. 138)
Bien que la date de l'enfouissement des objets trouvés dans la tourbe soit en général très incertaine, le sujet auquel ce crâne a appartenu vivait évidemment à une époque très ancienne; et, comme il n'est pas admissible qu'un âne sauvage soit venu
proprio motu de la vallée du Nil dans les Gaules, on est forcé d'admettre que l'individu en question, ou l'un de ses ancêtres, était un âne domestique conduit dans la vallée de la Somme par des hommes, vraisemblablement par des migrateurs aryens ou par des navigateurs phéniciens.

Properce
dit d'ailleurs dans son livre IV, chant Ier, vers 21, à propos des premiers temps de Rome:
" La pauvre Vesta était alors toute joyeuse d'être portée sur un âne couronné de fleurs."

De ces faits, joints à ceux qui ont montré plus haut l'antiquité de l'usage des chevaux en Occident, il est permis d'inférer l'antiquité de l'existence des mulets dans le sud-ouest de l'Europe; et quelques documents peuvent être cités à l'appui de cette assertion, malgré la pénurie des renseignements sur l'histoire de ces animaux dans cette région.

" M. Varron rapporte que le sénateur Axius acheta un âne 400 000 sesterces (84 000 francs); je ne sais si jamais animal a été acheté à si haut prix. Cette espèce rend sans doute des services merveilleux; elle sert même au labourage; mais son principal emploi est d'engendrer des mules." (Pline, VIII, 68)

A la page 589 de sa traduction de Pline, Guéroult fait remarquer en note, à propos de ce passage, que

" Varron, liv.III, ch.8, écrit qu'Axius paya un âne 40 000 et non 400 000 sesterces. Mais c'est évidemment une faute, et le texte de Varron doit être corrigé par celui de Pline; car, si cet âne n'avait coûté que 40 000 sesterces, comment Pline aurait-il pu dire que nul animal peut-être ne fut jamais mis à si haut prix? d'autant plus que Varron lui-même avait déjà parlé, liv II, chap. I, d'un étalon vendu 100 000 sesterces."

On voit, dans le traité De l'agriculture de Columelle (VI, 36-37), de quelle importance était l'industrie mulassière chez les Romains, et quels soins ils lui donnaient.
C'est la principale raison du prix élevé qu'ils payaient certains ânes, car l'espèce asine n'était alors ni rare ni nouvelle en Italie; il suffirait pour le prouver de cette remarque de
Pline (VIII, 69);

" Les anciens appelaient hinnus les mâles nés d'un cheval et d'une ânesse, et , au contraire, mulus les mâles nés d'un âne et d'une cavale."

En outre, d'après le témoignage de Denys d'Halicarnasse (Antiq.rom. I, VI, 5), quand les Arcadiens conduits par Evandre arrivèrent en Italie soixante ans avant la prise de Troie,

" ils consacrèrent un temple à Neptune Hippien (c'est-à-dire Cavalier), et ils instituèrent en son honneur une fête que les Arcadiens appellent Hippocratées et les Romains Consualia. Pendant cette solennité, les chevaux et les mulets ne font aucun travail chez les Romains, suivant une coutume anciennement établie, et on leur met des couronnes de fleurs sur la tête."

Cette expression

" suivant la coutume anciennement établie"

indique peut-être que l'habitude de laisser reposer les chevaux et les mulets pendant les Consualia remontait chez les Romains à l'époque de l'introduction de ces fêtes à Rome, c'est-à-dire au règne de Romulus, comme on l'a vu à la page 592; elle peut même signifier que cette coutume fut importée par Evandre en Italie.

Denys d'Halicarnasse raconte d'ailleurs dans ses Antiquités romaines, IV, IX, 26, que Tullia fit passer son char attelé de mules sur le corps de son père Tullius, lors de l'assassinat de ce roi, c'est à dire en l'an 534 avant J.-C.

C'est, à notre connaissance, parmi les dates indiquées avec précision, la plus ancienne où l'on ait signalé l'usage des mulets en Occident.

Ensuite, sous le consulat de Popilius Lænas et de Cn. Manlius Capitolinus, 359 ans avant notre ère, le dictateur (Et non "consul", comme le dit Frontin dans ses Stratagèmes, II, IV, 5) Sulpicius Péticus étant sur le point de livrer bataille aux Gaulois,

" son esprit ingénieux imagine un expédient nouveau, employé depuis par plusieurs généraux romains ou étrangers et même de nos jours.
Il fait enlever aux mulets leurs bâts, ne leur laissant que des housses pendantes; ils sont montés par des muletiers revêtus d'armes prises à l'ennemi ou de celles des malades. Il en équipe ainsi mille environ, leur adjoint cent cavaliers, etc. "
(Tite-Live, VII,14.)

Piétrement 1882

 
Les mulets furent en effet employés depuis au même stratagème, notamment par Marius contre les Teutons
(Frontin, Stratagèmes II, IV,6), et par César pendant le siège de Gergovie (Guerre des Gaules, VII,45).

En l'an 293 avant notre ère, le consul L. Papirius Cursor, fils du consul et dictateur du même nom, imagina, pendant un combat contre les Samnites,
" de faire descendre d'une montagne située sur les derrières de l'ennemi une poignée de cavaliers auxiliaires et de valets montés sur des mulets, traînant par terre des branches d'arbre avec grand bruit.... Les Samnites, effrayés de cette poussière, prirent la fuite. " (Frontin, Stratagèmes, II, IV, 1; clef Tite-Live, IX, 40-41)

En Espagne,

"C. César avait su par un soldat, pris en faisant de l'eau, qu'Afranius et Pétréius devaient décamper dans la nuit. Voulant empêcher les desseins des ennemis sans dommage pour les siens, la nuit arrivée, il fit donner le signal du départ et envoya le long du camp ennemi des mulets qu'on chassait à grand bruit. Ce bruit, prolongé à dessein, retint les Pompéiens, qui crurent que César lui-même décampait. " (Frontin, Stratagèmes I, VIII,9).

Dans sa description du littoral du pays des Ligyens ou Ligure, dont Gènes était le marché, Strabon nous apprend (IV, VI, 2) que c'est de leur pays qu'on tirait, entre autres choses, des mulets appelés ginnes ("ginnoi") .
Or le
"ginnoi"ou "innos" des Grecs était le ginnus, hinnus ou hinnulus des Latins, c'est-à-dire le bardot ou produit du cheval et de l'ânesse.
Plutarque reproche à ses contemporains de s'endetter de diverses façons, notamment par l'achat de
"emionoi Galatikai" (Voyez Plutarque, L'amour des richesses, chap. II.)
Comme l'épithète
"Galatikai" signifiait également de la Galatie et de la Gaule, et que Plutarque a longtemps habité l'Italie, la Grèce et l'Illyrie, tous les auteurs ne sont pas d'accord sur la provenance desdites mules.
Dans
Le génie gaulois, p. 464, Roget de Belloguet admet que c'étaient des mules de la Gaule, tandis que dans leurs traductions du passage en question, Amyot et Robinot ont rendu "Galatikai" par "de Galatie".
Le choix entre les deux options est difficile, mais il n'existe du moins aucun doute sur le sens de la
Iere épigramme de Claudien, qui commence ainsi:

" Sur les bords nourriciers du Rhône impétueux, vois les mules dociles qu'un cri rapproche ou sépare, changer d'allure suivant le ton de la voix qui les dirige, et prendre la route qu'il leur désigne. Leur marche n'est point gênée par les rênes; un joug pesant ne presse pas leur cou; cependant on les croirait asservies par des liens. Infatigables au travail, elles saisissent d'une oreille attentive de barbares accents."

Diodore (V,17) dit des Iles Baléares:

" La plus petite qui est située vers l'orient, nourrit d'excellents bestiaux de toute sorte, mais surtout des mulets d'une taille élevée et d'une force remarquable."

Enfin, nous trouvons la note suivante dans le Traité de zootechnie de M. Sanson, t. III, p.155 :

" D'après Herrera, dont le livre sur l'agriculture espagnole a paru en en 1598, année de la mort de Philippe II, le mulet aurait fait son apparition en Espagne vers le milieu du XIIIe siècle, et c'est de là que, selon lui, daterait la dévastation de ce pays, car, dit-il, " le mulet ne possède pas assez de force pour labourer à une profondeur suffisante. " ( J. Liebig, Les lois naturelles de l'agriculture, traduction française de Ad, Scheler, t. I, p. 122.)"

Nous ne connaissons ni le texte de Liebig ni celui de Herrera auquel il fait allusion, et nous avons cru inutile de faire de longues recherches sur l'hisoire des mulets en Espagne; mais nous supposons à priori que Herrera avoulu parler uniquement de l'époque où les Espagnols commencèrent à labourer avec des mulets et non de celle où l'industrie mulassière naquit chez eux.
S'il en était autrement, Herrera nous paraîtrait s'être plus écarté de la vraisemblance historique que l'auteur de la
Chanson de Roland, qui représente le roi Marsile faisant offrir par Blancandrin trois cents mulets chargés d'or et d'argent à l'empereur Charlemagne pour l'engager à quitter l'Espagne (ch. II, vers 35), et qui montre les chevaliers maures d'Espagne arrivant à Roncevaux en chevauchant sur leurs destriers, après avoir laissé leurs mulets et leurs palefrois (ch. XII, vers 7-8_).
Il nous semble en effet inadmissible que l'industrie mulassière soit née en Espagne seulement au XIIIe siècle; parce que si elle n'eût pas existé de temps immémorial chez les Espagnols comme chez leurs voisins les Baléares, elle aurait certainement été introduite chez eux par la domination romaine qu'ils supportèrent pendant plus de six siècles, depuis l'an 201 avant J.-C. jusqu'au commencement du Ve siècle de notre ère.

Quoi qu'il en soit, les faits de l'histoire des ânes les plus intéressants à notre point de vue sont en définitive les deux suivants:

1° Les deux races asines sont originaires des pays chauds, l'une de la région du haut Nil, l'autre du centre Hispano-Atlantique. C'est pour cela que les ânes ont eu de la difficulté à s'acclimater dans les pays froids comme on l'a vu dans ce chapitre, et qu'ils supportent mieux que les chevaux la température torride du pays des diamants de l'Afrique australe, comme on l'a vu aux pages 610 et 611.

2° L'âne africain ou nilotique s'est très anciennement répandu dans une aire géographique qui s'étendait au moins depuis le Gange jusqu'à l'océan Atlantique, tandis que l'âne européen ou hispano-atlantique n'a guère dépassé les limites de sa première patrie.
L'histoire des ânes témoigne donc, comme celle des chevaux, que les anciennes migrations civilisatrices ne sont pas parties des contrées occidentales de notre continent.

Piétrement 1882

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