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RESUME
ET
CONCLUSIONS



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  Les chevaux dans les temps préhistoriques et historiques

RESUME ET CONCLUSIONS (CHAPITRE XV)

Bien que le procédé soit long et peu littéraire, nous avons dû citer une foule de textes anciens, de documents paléontologiques, archéologiques etc., parce que, ayant à traiter un sujet neuf, totalement inconnu dans plusieurs de ses parties et surtout dans son ensemble, nous ne pouvions présenter de simples affirmations, généralement peu goûtées des lecteurs désireux de s'instruire.
Il reste, pour terminer, à jeter un coup d'oeil rapide sur le chemin parcouru, à rappeler les principaux faits exposés, pour en déduire les conclusions les plus générales, les plus intéressantes, notamment en ce qui concerne l'acclimatation des races humaines et animales.
Né omnivore par la conformation de ses dents et de ses intestins, l'homme ne possédait que des armes naturelles très imparfaites pour se rendre maître des grands animaux dont il devait tirer une partie de son alimentation; mais il a su de bonne heure fabriquer des armes artificielles supérieures aux armes naturelles des espèces carnivores qui en sont le mieux pourvues.

Les armes reconnues tertiaires sont encore peu nombreuses.

Elles consistent uniquement en pierres taillées par éclat, avec si peu d'habileté qu'il faut être versé dans ces sortes d'objets, pour y reconnaître les premiers essais de l'industrie humaine.

L 'art de tailler la pierre fit ensuite d'assez notables progrès, et la forme des armes fut de mieux en mieux appropriée à leur usage.
Les hommes de la dernière partie de l'époque quaternaire ont même utilisé les os et les cornes les plus solides des animaux, en même temps que la pierre, pour confectionner leurs armes et leurs outils.
Avec ces armes paléolithiques, les hommes les plus anciens dont on ait constaté l'existence tuaient, pour les manger et pour se couvrir de leurs dépouilles, les grands animaux leurs contemporains, les ours des cavernes, les lions des cavernes, les mamouths, les rhinocéros à narines cloisonnées, les
chevaux, les boeufs, les rennes, etc.
Les documents paléontologiques fournis par l'exploration de l'Europe occidentale ont mis le fait hors de doute pour cette région; et les débris de l'industrie humaine qui ont été trouvés dans les autres parties du globe, encore moins explorées, témoignent déjà que les hommes quaternaires ont eu partout les mêmes habitudes, le même genre de vie.

Les races humaines semblent avoir été dès lors assez nombreuses, puisque plusieurs apparaissent successivement pendant l'époque quaternaire dans l'Europe occidentale, où elles ont fini par vivre ensemble durant la dernière partie de cette époque, et où elles comptent encore aujourd'hui des représentants vivants.
Les progrès successivement accomplis dans la fabrication des armes et dans la manière de s'en servir ont naturellement rendu de plus en plus fructueuses les chasses des hommes paléolithiques.
La chair des animaux sauvages, la seule qu'ils aient eue à leur disposition, à Solutré comme partout ailleurs, est donc entrée en proportion croissante dans leur alimentation.
Un régime abondant et de plus en plus azoté a doté ces hommes primitifs d'une constitution de plus en plus robuste et d'un caractère plus viril, plus intrépide; en d'autres termes, ce régime les a rendus de plus en plus passionnés pour la chasse, en même temps qu'il leur donnait la force physique indispensable pour s'y livrer avec succès.

Les
chasses de l'époque quaternaire ou paléolithique étaient en outre d'autant plus productives que, pendant un grand nombre de siècles, cette époque a été caractérisée par un climat humide, exempt des grands écarts de température de notre époque actuelle: condition éminemment favorable au développement des végétaux, dont l'abondance a pour effet de multiplier le nombre des animaux herbivores, et par suite celui des carnivores au rang desquels l'homme s'était élevé à force d'industrie.
Le nombre des chasseurs quaternaires avait fini par s'accroître dans le cours des siècles, autant que le permettait l'abondance du gibier dont ils se nourrissaient.

Piétrement 1882

 
Mais le début de l'époque actuelle amena d'autres conditions de vie.
La rigueur des hivers et la sècheresse des étés arrêtèrent ou ralentirent périodiquement la végétation sur une grande partie de la surface de la terre.
Le nombre des animaux diminua d'autant; et les populations humaines furent ainsi menacées d'une disette qui devait les forcer à décroître ou à changer d'habitudes.

C'est alors que, sur divers points du globe, certaines populations les mieux douées, les plus intelligentes, les plus capables de se plier à de nouvelles conditions d'existence et d'y conformer leur conduite, se sont décidées à domestiquer les animaux les plus sociables.

Elles ont élevé des troupeaux destinés à combler le vide laissé par l'insuffisance des chasses devenues plus difficiles et moins fructueuses au milieu d'une faune appauvrie; en un mot, elles sont devenues pastorales, puis agricoles.
La domestication des animaux très sociables était une opération extrêmement simple et facile; mais ce qui était difficile, c'était que des populations chasseresses se décidassent à l'entreprendre et s'astreignissent à soigner les troupeaux.
Aussi les cas de force majeure qui viennent d'être signalés ont-ils été seuls capables de les y contraindre.

C'est ce qui apparaîtra surtout très clairement à ceux qui ont conservé de grands instincts de chasse dans les sociétés civilisées, parce qu'ils conçoivent mieux tout le mépris et toute la répulsion des peuples chasseurs pour les soins inhérents aux métiers de pasteurs et d'agriculteur; et, si nous n'avions pas eu le profond sentiment de cette répulsion, il est très probable que nous n'aurions pas découvert ni même cherché les causes de la domestication des animaux.

Les populations européennes de la dernière partie de l'époque quaternaire étaient habiles dans la fabrication des armes en pierre taillée, ainsi que dans l'art de représenter les animaux propres à leur sol, sans en avoir domestiqué aucun, sauf très probablement le
chien.

Ce sont des migrateurs orientaux, possesseurs d'armes en pierre polie, qui leur ont amené quelques animaux domestiques exotiques, et qui leur ont enseigné l'agriculture, l'art de domestiquer leurs races indigèness et celui de construire les dolmens.

La domestication des animaux est donc contemporaine de l'époque néolithique ou âge de la pierre polie, tout au moins chez les populations sur lesquelles on possède des documents suffisants pour éclairer la question.

De tous les animaux domestiques, le
cheval est celui dont l'histoire jette le plus de lumière sur celle de l'homme, parce que, après avoir été, comme les autres, un animal domestique purement alimentaire, il est devenu le plus utile moteur animé, le plus précieux auxiliaire des peuples migrateurs et conquérants, dont il a partout partagé la bonne et la mauvaise fortune.
Il leur a même donné leur meilleure bête de somme, le
mulet, par son alliance avec l'âne.

Huit races chevalines encore subsistantes ont été domestiquées dans leurs aires géographiques naturelles : deux dans l'Asie centrale et six en Europe.

Quant aux
races asines, deux seulement ont été réduites en servitude, l'une dans la vallée du haut Nil et non en Asie, où il n'a jamais existé d'ânes sauvagesanes, l'autre dans le centre Hispano-atlantique, constitué par les Etats barbaresques et l'Espagne, qui étaient autrefois joints par l'isthme de Gibraltar et qui formaient alors une vaste péninsule séparée de l'Afrique par la mer saharienne; péninsule dont le vague souvenir a été conservé dans l'antique tradition des Egyptiens pharaoniques sur l'Atlantide.

Le cheval n'est pas le seul animal dont les races européennes soient relativement nombreuses.
On n'en sera pas surpris, si l'on se rappelle qu'à l'époque quaternaire l'Europe a été pendant longtemps divisée en un assez grand nombre d'îles et de péninsules: état qui paraît favorable à l'apparition des races et dans lequel l'Asie ne s'est pas trouvée à la même époque.


Aussi la race bovine asiatique et la race ovine asiatique paraissent-elles avoir anciennement occupé une aire géographique naturelle assez étendue pour avoir été domestiquées dans trois régions différentes, par les Mongols, par les Aryas et par les Sémites, avant que ces trois races humaines aient eu des relations entre elles.

Piétrement 1882


(en bleu sur le schéma
ci dessous)

 


(en vert)


Les
Mongols ont domestiqué l'une des deux races chevalines asiatiques dans leur première patrie, bornée au nord par l'Altaï septentrional, au sud par les Monts-Célestes, à l'est par le désert de Gobie, à l'ouest par les monts Alatau. Nous donnons en conséquence le nom de mongolique à cette race chevaline que M. Sanson a nommée africaine.
D'après les traditions chinoises, cette race aurait été domestiquée, soit environ trente-cinq, soit cinquante à soixante siècles avant notre ère, et la dernière opinion nous paraît la plus probable.

Les
Aryas ont domestiqué l'autre race chevaline asiatique dans leur première patrie, le gouvernement actuel de Semirétché ou des Sept-Rivières, aux environs du lac Balkach, à l'ouest des monts Alatau, dont les crêtes, couvertes de neiges perpétuelles, séparent le berceau des Aryas de celui des Mongols.

Il est vraisemblable que la date de l'assujettissement de cette race chevaline aryenne, nommée asiatique par M. Sanson, est peu éloignée de celle de la domestication de la race chevaline mongolique, bien qu'on ne possède aucun document précis sur ce sujet.

Les six races chevalines européennes ont été bien désignées par M. Sanson, sous les noms de
germanique, frisonne, belge, britannique, irlandaise et séquanaise.
Ces noms indiquent suffisamment la patrie de chacune de ces races chevalines.

Leur domestication, comme celle de l'âne européen, fut l'une des conséquences de l'arrivée en Occident des populations qui introduisirent dans cette région l'agriculture, l'usage des dolmens et des armes en pierre polie.
Tout porte d'ailleurs à voir dans ces populations néolithiques d'antiques migrateurs aryens, précurseurs en Occident des Aryas aux armes de bronze, mais connaissant déjà ce métal, qu'ils employaient encore exclusivement à confecrtionner des bijoux, des ornements, à cause de son extrême rareté et de son prix très élevé à cette époque reculée.

La domesticaton de l'âne africain ou nilotique est très probablement encore plus ancienne que celle des races chevalines.
Elle est due aux
Nubiens, ancêtres des anciens Egyptiens, qui ont transmis cet animal aux Sémites du sud-ouest de l'Asie, d'où il s'est anciennement répandu depuis la mer de Chine jusqu'à l'océan Atlantique; tandis que l'âne européen n'a guère franchi les limites de sa première patrie.

La race chevaline mongolique a la première envahi la plupart des contrées asiatiques alors privées de l'usage du cheval, notamment la Chine, l'Inde, la Perse, la Médie, l'Arménie et la Mésopotamie, avec les conquérants mongols qui ont fondé le plus ancien empire mésopotamien historique.

Quand les Aryas ont entrepris leurs premières migrations dans l'Asie antérieure, vraisemblablement une trentaine de siècles avant notre ère, ils ont partout rencontré les Mongols avec leurs chevaux.


Les deux races chevalines asiatiques se sont dès lors trouvées en présence; elles ont commencé, comme leurs maîtres, à combattre pour la possession du sol.

Piétrement 1882

 
Puis, vingt-quatre à vingt-cinq siècles avant notre ère, par suite de l'arrivée des Aryas jusque dans le sud-ouest de l'Asie, les Pasteurs ou
Hyksos, mélange de Mongols et de Sémites, dominés par une aristocratie mongole, abandonnèrent cette région pour se jeter dans la vallée du Nil, encore dépourvue de chevaux; et leur conquête de l'Egypte y introduisit la race chevaline mongolique.

Mais, pendant que cette race chevaline gagnait du terrain dans les Etats barbaresques dont elle avait longé le littoral méditerranéen avec les armées de Thoutmès III, surtout avec les colonies phéniciennes, et peut-être antérieurement avec les Hyksos, elle avait à supporter en Asie la concurrence de la race chevaline aryenne, qui finit par la supplanter presque complètement dans diverses contrées, notamment en Assyrie.

Les chevaux aryens partirent plus tard de ce dernier pays, seulement vers le commencement de notre ère, pour envahir l'Arabie, où il n'existait pas encore de chevaux.

La race chevaline aryenne ne trouva pas non plus de chevaux dans la Grèce, où elle arriva par mer avec les Pélasges ou Proto-Grecs; ni dans le reste de l'Europe, sauf dans les régions occupées, les unes par les races indigènes précitées qu'elle ne put supplanter, les autres par les petits chevaux des Sigynnes qu'elle fit disparaître.

Bien avant de peupler presque à elles seules l'Amérique, où les Européens n'ont point trouvé de chevaux lors de sa découverte, les deux races chevalines asiatiques avaient rempli presque tout l'Ancien Continent; tandis qu'aucune race chevaline européenne n'avait encore émigré au loin, excepté la race chevaline germanique, qui avait depuis longtemps envoyé des essaims encore subsistants au sud de sa patrie, jusque dans les Etats Barbaresques.

Ce sont les Maxyes d'Hérodote ou Maschouasch des textes hiéroglyphiques et des peintures égyptiennes, c'est à dire les blonds constructeurs de dolmens des états Barbaresques, qui durent les premiers introduire les deux races chevalines germanique
et aryenne dans cette région qu'elles occupent encore avec la race chevaline mongolique.

Du reste, les invasions, les razzias, les impôts de chevaux, les transactions commerciales ont depuis très longtemps mélangé, fait vivre en promiscuité les deux races chevalines asiatiques, dans toue l'étendue de l'immense aire géographique qu'elles occupent en Asie, en Afrique et en Europe; de sorte que, presque partout aujourd'hui, on rencontre au moins autant de métis de ces races que de sujets purs.

Mais le sang de l'une ou de l'autre de ces races prédomine dans telles ou telles contrées, et c'est précisément dans les pays où règne la civilisation mongolique que prédomine le sang de la race chevaline mongolique; au lieu qu'on observe généralement le contraire dans les pays où règne soit la civilisation aryenne, soit la civilisation sémitique, parce que les Assyriens puis les Arabes ont contribué, comme les peuples aryens, à la propagation du cheval aryen, qu'ils ont préféré et qu'ils préfèrent encore à tout autre, à cause de l'ampleur et de l'harmonie de ses formes, et de son incomparable aptitude pour le service de guerre.

Darwin
a dit dans l'origine des espèces, ch XI,§3, p. 424:

" De même... que quelques formes ont gardé à peu près le même caractère depuis une période géologique extrêmement éloignée, de même certaines espèces ont émigré de contrée en contrée à grande distances, sans qu'elles se soient beaucoup modifiées ou même sans avoir subi aucun changement. "

Cette proposition est justifiée par l'histoire de la race asine nilotique et des deux races chevalines asiatiques, qui se sont répandues depuis tant de siècles dans une aire géographique si étendue en latitude et en longitude; car, partout la race asine nilotiqure a conservé le même type; et partout aussi les deux races chevalines asiatiques ont des sujets présentant tous les caractères typiques soit de l'une soit de l'autre de ces races, bien qu'elles vivent depuis si longtemps dans une complète promiscuité.
Quant aux métis produits par les nombreux croisements de ces deux races chevalines, ils n'ont encore que des caractères typiques sans fixité, qui permettent de ramener assez vite leurs descendants au type de l'une ou de l'autre race par une sélection attentive.

Piétrement 1882

 
Pendant toute la période antique, les
chars de guerre et les chevaux montés ont existé simultanément dans les armées de certains pays, tels que l'Inde et la Perse; tandis que les chevaux ont été d'abord tous attelés, plus tard tous montés, dans les armées d'autres pays, tels que l'Assyrie, l'Egypte, l'Asie Mineure, la Grèce; et c'est bien à tort qu'on a cru voir, dans le Pégase ha7f de Persée et de Bellérophon, une preuve de l'utilisation du cheval monté en guerre par les Grecs des temps héroïques, car, à cette époque ce cheval ailé était encore uniquement un emblème des vaisseaux rapides, propres aux combats.

Quant à l'habitude de monter à cheval en dehors du service militaire, on la constate dès l'aurore des temps historiques, même chez les peuples qui combattaient exclusivement sur des chars.
Mais les faits qui en donnent la preuve paraissent avoir échappé à Fréret; c'est pourquoi il s'est trompé dans la conclusion de ses judicieuses remarques sur la fable hellénique relativement si récente des centaures biformes, en admettant que les Grecs ont tardivement connu l'art de monter à cheval, au lieu d'admettre seulement qu'ils ont tardivement combattu à cheval.

Dans les jeux nationaux de la Grèce antique, les
courses de chars et les courses de chevaux montés avaient d'ailleurs pour but et pour résultat d'encourager la production des chevaux doués au plus haut point des qualités les plus désirables pour le service de la guerre; et les rares indices que l'on possède sur les courses dans les autres pays de l'orient portent à croire qu'elles avaient le même but.

Les progrès récents des études orientales, la lecture et l'interprétation des livres et des textes lapidaires des anciens peuples de l'Orient, ont remis en lumière une foule de faits historiques depuis longtemps oubliés.

Ces études ont déjà beaucoup appris sur la part d'influence qu'ont eu, dans l'antiquité, les grandes civilisations des Aryas, des Mongols, des Sémites et des anciens Egyptiens de race nubienne.

L'histoire des animaux domestiques, notamment celle des ânes, et surtout celle des chevaux, fournit la preuve matérielle de l'exactitude d'une partie des résultats obtenus; elle montre, entre autres choses, que ces quatre civilisations sont nées indépendamment les unes des autres, dans quatre contrées différentes.

La connaissance des aires géographiques actuelles des races chevalines, et l'étude de leurs représentations graphiques sur les anciens monuments, viennent aussi corroborer les documents d'un autre ordre, qui permettent de suivre les anciens peuples dans leurs migrations.

Elles mettent hors de doute que les anciennes migrations civilisatrices ne sont point parties de nos contrées occidentales, mais au contraire de l'Orient, bien que le fait ait été nié par quelques rares auteurs.
Il est en effet certain que si ces migrations étaient parties de l'Occident, ce seraient nos races domestiques européennes, notamment notre race asine et nos six races chevalines, qui occuperaient l'immense aire géographique envahie par les races domestiques d'origine orientale, soit asiatique soit nilotique.

Piétrement 1882

 


Commentée, éclairée par l'histoire, la connaissance des aires géographiques actuelles de certaines races humaines, et animales domestiques, montre en outre le
spectacle consolant de leur acclimatation depuis longtemps effectuée, dans des climats très différents de ceux où elles sont nées.
La différence des climats est assurément l'un des principaux obstacles à l'extension indéfinie des races sur le globe; mais l'importance de cet obstacle a été singulièrement exagérée par quelques auteurs, trop exclusivement occupés du résultat d'essais éphémères sur des groupes d'individus restreints. Les résultats de ces sortes d'essais d'acclimatation donnent souvent une idée fausse non seulement de ce qu'on peut légitimement espérer pour l'avenir, mais encore de ce qui a déjà été obtenu dans les siècles passés.

En voici un exemple frappant choisi entre mille:

Dans certaines oasis du Sahara, notamment dans celle de l'oued Souf, lit désséché de l'ancien fleuve Triton et situé à l'est de Tougourt, on trouve des moutons de race soudanienne ressemblant à des chèvres très grandes et très élégantes, comme ceux qui n'ont pas quitté le Soudan.

Malgré leur tête extrêmement arquée, ce sont de beaux animaux dont était épris le Français qui tenait le caravansérail d' El-Kantara au commencement de 1859, lors de notre dernier passage dans cette localité.
Il profitait donc de l'arrivée annuelle des Sahari dans le Tell, pour se procurer quelques-uns de ces moutons, qu'on lui amenait du Souf.
Il n'a pu en conserver aucun; tous mouraient dans le premier ou le deuxième hiver, d'une maladie nerveuse avec soubresauts tétaniques.

Or l'oasis d'EL-Kantara est située au pied du versant sud de l'Aurès, à une quarantaine de kilomètres au nord de Biskra; aussi sa température est-elle notablement plus élevée que celle du Tell algérien, bien qu'elle le soit un peu moins que celle de Biskra.

Donnez ces renseignements à des zootechnistes ou à des éleveurs, et demandez-leur s'il est possible d'acclimater les moutons
du Soudan au pied des Alpes; les plus prudents répondront que l'opération ne serait pas économique, les autres la déclareront impossible, à moins qu'ils ne soient au courant de l'histoire de cette race ovine.

Les moutons du Soudan sont en effet très répandus, sous le nom de race bergamasque, en Lombardie et en Piémont, où ils ont conservé leur force, leur tempérament robuste et leur grande taille.

" Les agneaux atteignent en peu de mois un grand développement et s'engraissent en une temps relativement court. A l'âge de 18 à 24 mois, les moutons ont un poids vif de 130 à 140 kilogrammes. Un grand nombre de ces moutons sont expédiés en France, où ils figurent sur les marchés d'approvisionnement de Lyon et de Paris... les brebis, qui font toujours deux agneaux, ont une très forte aptitude laitière. On a en Italie l'habitude fâcheuse de tondre leur laine deux fois par an." (A. Sanson, traité de zootechnie, t. V, p.11.)
Les moutons du Soudan sont donc parfaitement acclimatés au pied des Alpes, sur les flancs desquelles ils vont paître en été.

Seulement, ils ne sont pas venus du Soudan directement ni à grande vitesse.
Ils ont passé par l'Egypte, la Syrie, l'Asie Mineure, la Grèce, et ils ont mis un assez grand nombre de siècles, probablement plusieurs milliers d'années à faire ce voyage.

Quant à leurs poils de chèvre, qui ont été presque complètement remplacés par de la laine, il serait facile à l'homme de leur rendre, ce qui ne les empêcherait nullement aujourd'hui de supporter le climat du Piémont, si différent de celui du Soudan, où sont nés leurs ancêtres.

L'homme n'aurait même aucune peine à prendre pour cela; il lui suffirait de cesser, pendant quelques générations, la sélection attentive qui a fait prédominer la laine sur le jarre dans les toisons des moutons, et qui est indispensable pour leur conserver la même composition.

Des moutons du Soudan, couverts de laine comme leurs frères du Piémont, sont également naturalisés dans les Etats barbaresques. Ils y vivent au milieu des moutons de race mérine et asiatique, avec lesquels ils sont confondus par les pesonnes étrangères à la zoologie ovine.

Les considérations précédentes n'impliquent du reste nullement que les ancêtres des moutons du Soudan acclimatés dans les Etats barbaresques aient dû forcément contourner le Sahara, en passant soit par l'Egypte, soit par le Sénégal; car, si le climat actuel du Sahara paraît peu capable de préparer les moutons du Soudan à s'acclimater dans le Tell algérien, il ne devait pas en être ainsi à l'époque relativement récente où le lac Triton (chott Melrhir actuel) formait une vaste mer intérieure, alimentée par de grands et nombreux cours d'eau, aujourd'hui desséchés, venant, les uns des montagnes situées au nord, Aurès et djebel Amour, les autres des montagnes situées au sud, djebel Hoggar, djebel Tidikelt, etc.

Les ânes nilotiques offrent un autre exemple remarquable de l'acclimatation dans des pays froids d'une race animale originaire des pays chauds, puisqu'ils résistent parfaitement aujourd'hui au climat rigoureux du Thibet et du nord de la Chine.

Les races chevalines mongolique, aryenne et germanique fournissent des exemples d'acclimatation en sens inverse.

Si l'on voulait contester les positions précises que nous atttribuons aux berceaux des deux races asiatiques, il ne saurait du moins en être ainsi pour la race chevaline germanique, incontestablement originaire de l'Europe centrale et depuis longtemps acclimatée dans les Etats barbaresques.
Nous avons même constaté, en 1850, sa présence dans le Hodna, où elle vit en promiscuité avec les deux races chevalines asiatiques.
Ses représentants y sont très reconnaissables à leur tête fortement arquée, à leur hanches saillantes, à leur croupe courte et avalée en forme de pupitre. Or la vaste plaine du Hodna forme au sud du Bou-Thaleb, un bassin hydrographique spécial, dont la température, plus chaude que celle du Tell algérien, se rapproche de celle du Sahara.

Enfin, pendant que certains savants discutent sur la possibilité de l'acclimatation dans les Etats Barbaresques des hommes blonds de race dite
germanique, teutone ou tudesque, de nombreux représentants de cette race vivent parfaitement dans cette région, où leurs ancêtres n'ont pas cessé d'exister depuis la haute antiquité, bien que les hommes de la même race, qui y viennent aujourd'hui d'Europe, n'en supportent pas également bien le climat.
On pourrait citer d'autres faits analogues, dont les conclusions sont faciles à tirer.

Piétrement 1882

 
La zootechnie recommande surtout l'amélioration des animaux domestiques dans le milieu où ils se trouvent. Elle déclare avec raison que cette opération est plus lucrative, moins sujette aux mécomptes, que les essais d'importation d'individus habitués à vivre dans d'autres climats.

Elle remplit ainsi admirablement son but, celui de contribuer à l'augmentation des fortunes privées, dont le total constitue la richesse des nations.
L'hygiène désapprouve avec autant de raison, dans l'immense majorité des cas, l'expatriation des hommes dans des climats qui diffèrent notablement de ceux où ils sont nés.
Quoique la santé et la richesse soient deux des principaux éléments de la prospérité des nations, et qu'on les obtienne généralement en se conformant aux prescriptions de l'hygiène et de la zootechnie, les populations humaines ont très souvent enfreint ces prescriptions; et il ne pouvait en être autrement.

Les peuples migrateurs possesseurs de races animales domestiques les ont naturellement emmenées avec eux; c'était une excellente précaution, presque une nécessité, surtout à l'époque où la terre n'était pas encore couverte d'animaux domestiques comme aujourd'hui.

Quant aux causes multiples des migrations et de l'extension des diverses populations humaines, elles sont assez connues pour qu'il ne soit pas nécessaire de les énumérer.

L'avenir appartient du reste aux populations qui ont eu et ont encore la plus grande force d'expansion, jointe à une plus grande aptitude à s'acclimater dans des climats divers; car une race ou une population risque d'autant moins d'être détruite ou très affaiblie par des perturbations géologiques locales, des guerres étrangères ou des discordes intestines, qu'elle occupe en masses plus compactes une aire géographique plus étendue.

En définitive, l'histoire des races humaines et animales domestiques, ainsi que l'étude de leurs aires géographiques, prouve que dans le cours des siècles, au prix des sacrifices que nous n'avons pas à examiner ici, plusieurs de ces races ont approprié leurs tempéraments à des climats différant davantage de ceux ou elles sont nées que ne l'ont cru certains observateurs, exclusivement occupés de ce qui se passait sous leurs yeux.

L'exemple de ce que ces races ont déjà fait dans le passé permet d'espérer qu'elles continueront leur lutte victorieuse contre les climats, parce qu'elles ont à leur disposition l'un des plus grands éléments du succès, le temps.

Il y a donc deux sortes d'hygiènes et de zootechnies, celles des individus et celles des races.
Ces deux sciences remplissent leurs fonctions mutiples au moyen de procédés très différents, mais qui sont également utiles, les uns pour féconder le présent, les autres pour assurer l'avenir.


En effet, les premiers et les mieux connus de ces procédés contribuent surtout à la multiplication et à l'amélioration des populations humaines et de leurs animaux domestiques, et, par suite, à la puissance et à la richesse des nations.
Les seconds, qui consistent à dépenser une partie de cette puissance et de cette richesse pour étendre les aires géographiques des peuples et de leurs animaux, ont été moins étudiés que les premierss; mais ils n'en ont pas moins été appliqués avec succès, chez les populations humaines les mieux inspirées par l'instinct de conservation; aussi ont-ils été et resteront-ils l'une des causes principales de la durée de ces populations, de leur supériorité dans le lutte pour l'existence.

L'usage des animaux domestiques ayant d'ailleurs joué, dans le développement de l'état social de leurs possesseurs, un rôle dont l'importance ne saurait être niée, on doit en conclure que l'état arriéré des indigènes de l'Afrique transsaharienne, de l'Amérique, de l'Australie et de l'Océanie, ne tient pas uniquement à une infériorité native de ces indigènes.
Il provient en outre de ce que les faunes de ces régions étaient beaucoup moins riches que celles de l'Asie et de l'Europe, en espèces animales assez sociables pour se rallier à l'homme, quand leur alliance devint indispensable à la propérité des peuples qui étaient encore tous chasseurs et dont l'existence fut menacée par une pénurie relative de gibier, au commencement de l'époque géologique actuelle.

Enfin, puisque l'usage des animaux domestiques a tant contribué à l'évolution sociale de l'humanité, et que la domestication des animaux a été provoquée par les habitudes de plus en plus carnivores des hommes paléolithiques, il est clair que ces chasseurs primitifs ont été mieux inspirés que leurs descendants végétariens, brahmanes, prêtres chrétiens, etc., dont les doctrines, aussi pernicieuses que déprimantes, seront d'autant plus réprouvées que la société moderne sera plus initiée aux enseignements de la science.

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