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HAUTE ANTIQUITE

cheval et peuples aryens d'orient
Grèce
Pégase, Centaures et Jeux troyens

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Bellérophon et Pégase
(Muséee du Louvre)

HISTOIRE DE LA RACE CHEVALINE ARYENNE CHEZ LES PEUPLES ARYENS DE L'ORIENT (chap.IV) § 5

Le Pégase de Persée et de Bellérophon. La fable des Centaures . Les jeux troyens

Suivant quelques auteurs, c'est montés sur le cheval Pégase, que Persée, fils de Danaé, puis Bellérophon, fils du roi de Corinthe Glaucos et petit-fils de Sisyphe, ont exécuté leurs exploits.

Persée était allé combattre les Gorgones en Libye. Environ un siècle plus tard, Bellérophon, contemporain d'Hercule, était allé combattre la Chimère et les Solymes; c'est à dire qu'après le meurtre involontaire de son frère Belléros il était allé s'établir de vive force en Asie Mineure, où il devint l'aïeul de Sarpédon et de Glaucos, héros lyciens de la guerre de Troie. Mais l'antériorité de Persée n'a pas empêché Pline (VII,57) d'attribuer à Bellérophon l'invention de l'art de monter à cheval.

Les fables relatives aux exploits de Bellérophon et de Persée, montés sur Pégase, ont été l'objet de deux dissertations faites en1729, par Fréret et par l'abbé Banier, au sein de l'Académie des inscriptions.
La substance de ces deux dissertations est exposée dans deux articles publiés dans la première partie, ou partie historique, du
tome VII, 1733, des Mémoires de l'Académie des inscriptions.

Le premier de ces articles est intitulé Remarques sur les fondements historiques de la fable de Bellérophon et sur la manière de l'expliquer (p.37- 43); il contient l'exposé des idées de Fréret.
Le second porte ce titre:
Réflexions sur les voyages de Persée et sur son combat avec Phrinée (p. 44-51); il contient l'exposé des idées de l'abbé Banier.
Quelques extraits de ces deux articles aideront à élucider la question posée à la fin du paragraphe précédent,
c'est à dire celle de la prétendue existence de la cavalerie proprement dite dans les armées grecques des temps héroïques.
Voici d'abord l'opinion de Fréret sur les fables de Bellérophon et de Persée:

"Homère, qui raconte fort au long l'histoire de Bellérophon, ne parle pas de Pégase (Voyez Homère, Iliade, VI, p 84-85). ..... Pindare est le premier des poètes que nous connaissions qui ait donné Pégase pour monture à Bellérohon (Voyez Pindare, 13e olympique, p60.), et la fiction fut adoptée par Euripide dans sa tragédie d'Ion, où il suppose des tableaux placés dans le temple de Delphes, représentant ce prince monté sur Pégase et combattant la Chimère. Ce fut, selon le premier de ces poètes, auprès de la fontaine Pyrène, peu éloignée de Corinthe, que Bellérophon se rendit maître de Pégase, Minerve lui ayant montré l'art de le monter et de lui mettre un frein; et ce prince s'en servit pour traverser la mer qui sépare la Lycie de la Grèce. Cette tradition durait encore à Corinthe du temps de Strabon (Voy Strabon, VIII, VI, 21- Cette tradition existait même encore à Coriinthe du temps de Pausanias, comme cet auteur nous l'apprend dans sa Desciption de la Grèce, II, 4; tome 1, p.351.).
Comme le premier objet de cette fiction a été de fournir au héros qui en est le sujet un moyen de traverser la mer pour abandonner la Grèce, il semble à M. Fréret que la fable doit s'expliquer de la navigation; ainsi le Pégase de Pindare n'est autre chose qu'un
vaisseau dont Bellérophon s'empara, tandis que ceux qui le montaient étaient allés faire de l'eau à la fontaine Pyrène; et la bride que Minerve lui donne moyen de mettre à Pégase, un gouvernail qu'il fit, les matelots, suivant l'usage de ce temps-là, emportant les leurs quand ils descendaient à terre, afin qu'on ne pût emmener le vaisseau pendant qu'ils étaient éloignés."P. 38)

Après avoir dit que Plutarque a déjà donné cette explication, qui est la seule admissible, le narrateur continue ainsi:

"M. Fréret le confirme par un grand nombre de façons de parler des anciens, qui ont pu donner lieu à confondre un vaisseau avec un cheval....
Strabon nous apprend
(Voyez Strabon, II, III, 5 ) que les Phéniciens de Gadès mettaient la figure d'un cheval à la proue de leurs bâtiments légers, et qu'on donnait le nom de chevaux à ces sortes de vaisseaux... Pindare (4eme pythique) donne le nom de bride aux ancres qui servent à fixer les vaisseaux dans le même point; ce nom ne pouvait-il pas être donné au gouvernail qui le dirige?
Aussi Nonnus, qui emploie le mot
chalinos, dans ce sens, donne le nom de bride aux gouvernails des vaisseaux de Cadmus.... On peut penser aussi que les talonnières ou le ailes de Persée n'étaient que les rames de la galère sur laquelle il sortit de Sériphe pour aller croiser sur les côtes d'Afrique.
Homère appelle ces rames les ailes d'un vaisseau
(voy. dans Homère, Odyssée, chants XI et XXIII, la prédiction de Tirésias à Ulysse.), et les vaisseaux eux-mêmes, des chevaux de mer.
Ces deux idées jointes ensemble ont fait aisément changer un vaisseau léger en cheval ailé.
M. Fréret va plus loin encore, lorsqu'il remarque que le nom de
celes ou de coureur, celer, employé également pour signifier des vaisseaux légers et des chevaux de course, même par des écrivains en prose, montre combien les idées de la navigation et de l'équitation se confondaient dans la langue des Grecs.
Homère nomme un pilote le
cocher d'un vaisseau, et les poètes tragiques, comme Eschyle et Euripide, donnent aux vaisseaux le nom de chariots marins." (P.39- 41.)

Voici maintenant l'opinion de l'abbé Banier sur la fable de Persée:

" Il est nécessaire auparavant que l'on convienne que le voyage de Persée était une expédition maritime, et que ceux qui ont regardé ce héros comme un cavalier qui avait dompté le Pégase, se sont trompés.
Pour aller de l'île de Sériphe chercher les Gorgones il fallait des vaisseaux et non un cheval, et
Pégase lui-même était un vaisseau à voile. Hésiode et Ovide après lui (voy. Hésiode, la théogonie, p.12; et Ovide, Métamorphoses, liv IV, chap. 6), sans parler des autres, disent que Pégase et Chrysaor naquirent du sang de Méduse, ce qui veut dire que c'étaient deux vaisseaux que Persée emmena après avoir tué cette princesse.
On les regarda comme les enfants de cette Gorgone, parce qu'ils lui appartenaient, et on a dit qu'ils étaient sortis
de son sang, parce que sa mort les livra au vainqueur... Les autres poètes qui racontent comment Persée, après la mort de Méduse, monta le Pégase pour son expédition de Mauritanie, nous font assez entendre que c'est d'un vaisseau qu'ils veulent parler, car on ne sort point d'une île et on ne traverse point les mers à cheval.
Persée, dont les vaisseaux qu'il avait emmenés de Sériphe n'étaient que des vaisseaux à rames, en ayant trouvé à voiles dans le port des Gorgones, il profita d'une si heureuse découverte et s'en servit pour son retour. Les voiles inconnues alors dans la Grèce, où Danaüs même n'était arrivé d'Egypte que sur une galère à rames, furent figurées sous le symbole d'un cheval ailé, et en marquaient bien la vitesse et le légèreté."
(p.44-45)
" Lorsque Pausanias rapporte que ce fut Minerve qui dompta le Pégase, on peut croire qu'il a voulu dire qu'il fallut à Persée une grande prudence pour se servir habilement d'un vaisseau à voiles, dont l'usage lui était inconnu
(C'est à Bellérophon que Pausanias (II,4; t.1,p 151) fait donner par Minerve "le cheval Pégase, qu'elle avait dompté et soumis au frein". Il n'en est pas moins vrai que c'était Minerve qui enseignait l'art de la navigation, aussi bien que l'art de l'équitation et tous les autres arts....)....
Enfin, à toutes ces autorités, on peut joindre ce que dit
Pausanias dans ces Eliaques, chapitre 15 ( Voici la phrase à laquelle il est fait allusion, et sa vraie indication bibliographique: " Les soeurs de Méduse poursuivent, en volant, Persée, qui a aussi des ailes." (Pausanias, Descr de la Gr, liv V ou Elide I chap 18; tome III, p 135.), que sur l'arche de Cypsélus on voyait les soeurs de Méduse avec des ailes qui poursuivaient Persée dans les airs, ce qui veut dire sans doute qu'elles poursuivaient Persée sur leurs vaisseaux" (P.46)

Après avoir montré que les exploits de Persée consistèrent surtout à détruire les pirates phéniciens dont les principaux repaires étaient sur le côtes de la Libye, Banier arrive à cette conclusion:

"Mais, quoi qu'il en soit de cette fable et de l'explication qu'on vient de lui donner, il est certain que Persée ne doit point être pris pour un cavalier, mais pour un chef d'escadre qui fit quelques expéditions maritimes, d'abord sur les vaisseaux à rames qu'il avait pris dans le port de Sériphe, puis sur les vaisseaux à voiles qu'il enleva sur les côtes de Lybie." (P.50.)

Nous ignorons sur quels documents l'abbé Banier s'est appuyé pour dire que l'usage des vaisseaux à voiles était inconnu à l'époque de Persée et que Danaüs était arrivé d'Egypte sur une galère à rames; mais c'est une erreur manifeste.
On a déjà vu que les peuples phrygio-helléniques ancêtres des Grecs, ont très anciennement appris des Phéniciens à se servir de la voile concurremment avec la rame.
Quant à Danaüs, il est vrai qu'il était un peu antérieur à Persée. On le fait généralement contemporain de l'un des pharaons de la XIXe dynastie, de Ramsès II, le Sésostris des Grecs, d'après une tradition rapportée par
Flavius Josèphe (Contre Appion, I, 15,16 et 26) et par Hérodote (II, 107-108).
Mais les monuments egyptiens nous montrent que cette tradition se rapporte au règne de Ramsès III, le second roi de la XXe dynastie
(Maspéro, Hist anc p 266-267), dont la flotte détruisit celle des peuples de l'Asie Mineure entre Péluse et Raphia (Ibid., p 263-264).
Or les Egyptiens possédaient des vaisseaux à voiles plus de vingt siècles avant cette époque.
Mariette a déjà montré dans son Aperçu sur l'histoire d'Egypte, page 15, que de grandes barques à voiles carrées flottaient sur le Nil dès la IVe dynastie.
Lepsius
a reproduit (Denkmaeler, tIII, sectionII) ces vaisseaux à voiles d'après les dessins trouvés dans les tombeaux des Pyramides de Gizeh. Ceux de la planche 43, figure a, remontent à la Ve dynastie et proviennent du tombeau n° 95; on y voit les rames et les voiles. Ceux de la planche 9 remontent à la IVe et proviennent du tombeau n° 75; on y voit les rames et seulement la partie inférieure des mâts.
Enfin, on a pu voir dans la galerie des arts rétrospectifs du Trocadéro de Paris, pendant l'exposition universelle de 1878, des
fac simile du dessin de ces sortes de vaisseaux, provenant des salles funéraires de la VIe dynastie.

Eschyle
est donc dans la vérité historique lorsque, dans Les Suppliantes, après avoir montré Danaüs arrivant d'Egypte en Grèce avec ses filles, qui font le rôle du choeur dans cette pièce, il fait dire à ce choeur:

"La rame, certes, et l'édifice de bois aux voiles de lin qui me garantissait des flots, et le souffle des vents, m'ont heureusement transportée" (P 346).

Plus tard, apercevant du haut d'une colline un navire de la flotte égyptienne envoyée à sa poursuite, Danaüs dit à ses filles:

Il est bien visible; je ne saurais me méprendre. Je reconnais la voile qui le surmonte.... Ah! voici qu'apparaissent les autres navires; toute la flotte se montre à mes yeux. Le vaisseau qui marche en tête a replié sa voile; il force de rames pour aborder" (P.272)
Le choeur lui répond: "Mon père, je tremble de frayeur! Les vaisseaux ont touché terre, portés par leurs ailes rapides; un instant encore, et nos ennemis sont ici"
(P.373)

Cette dernière phrase, rapprochée de celles d'Homère auxquelles il a été fait allusion plus haut, montre que les sandales ailées, données à Persée par tant d'artistes et déjà par Hésiode (Voyez Hésiode, Le bouclier d'Hercule, p.46.)., pouvaient aussi bien être l'emblème des voiles comme le pensait Banier, que l'emlème des rames, comme l'a dit Fréret;
mais il n'en est pas moins avéré que le cheval Pégase, sur lequel on a fait monter Persée et Bellérophon, était primitivement l'emblème d'un vaisseau léger, rapide, propre au service de guerre; et qu'il n'existe, dans l'histoire de ces deux héros, aucun fait indiquant qu'ils aient jamais combattu à cheval.

Piétrement 1882

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centaures barbus portant un tronc d'arbre sur l'épaule (Lo)

   
   

un homme et un centaure
bronze, (MMA)

La fable des Centaures.

D'après Virgile :

"L'art de monter le cheval et de le rendre docile au frein fut inventé par les Lapithes de Péléthronium qui formèrent aussi le cheval (equitem) à insulter au sol et à marcher fièrement sous les armes" (Virgile, Géorgiques II, vers115-117)--

Dans les Saturnales, VI, 9, Macrobe a déjà dit à propos de la façon dont Virgile emploie le mot equitem:

"Tous les vieux auteurs ont nommé eques le cheval, qui porte l'homme, aussi bien que l'homme qui le monte; et ils ont employé le verbe equitare, aussi bien en parlant du cheval qu'en parlant de l'homme."

Pline a répété cette légende en disant (VII, 57) que le frein et la selle ont été inventés par Péléthronius, et

"" l'art de combattre à cheval par les Thessaliens, qui ont été appelés Centaures, et qui habitaient le long du mont Pélion."

Avant d'examiner ce que valent ces deux assertions, il faut se rappeler que c'étaient le Lapithes et les Centaures.
Au rapport de
Diodore (IV,69), Pénée, l'un des fils d'Océan et de Thétis, a donné son nom à un fleuve de la Thessalie; et il eut pour petit-fils Lapithès et Centaurus, issus du même père et de la même mère.
Lapithès devint roi de la contrée arrosée par le Pénée, et ses sujets prirent le nom de Lapithes.
Enfin, Lapithès fut le bisaïeul d'Ixion, qui eut deux femmes: Dia, mère de Pirithoüs, et Néphélé, mère des " Centaures de forme humaine". Cette Néphélé, dont le nom signifie le nuage ou la nuée, était censée un nuage, créé par Jupiter à l'image de Junon, dont Ixion était devenu amoureux.
Diodore dit ensuite, IV, 70:

"Selon quelques-uns, les Centaures furent nourris par les Nymphes, sur le mont Pélius. Arrivés à l'âge viril, ils eurent commerce avec les cavales et engendrèrent les Hippocentaures, monstres biformes. D'autres disent qu'on donna aux Centaures, fils d'Ixion et de Néphélé, le nom d'Hippocentaures, parce qu'ils avaient les premiers essayé de monter à cheval; et que c'est de là que provient la fiction mythique, d'après laquelle ils étaient biformes.Ceux-ci demandèrent à leur frère Pirithoüs leur part du royaume de leur père; comme Pirithoüs s'y refusa, ils lui déclarèrent la guerre à lui et aux Lapithes. Cette guerre étant terminée, Pirithoüs épousa Hippodamie, fille de Bystus, et invita à ses noces Thésée et les Centaures.
Ces derniers, s'étant ennivrés, violèrent dit-on les femmes invitées au festin. Thésée et les Lapithes, indignés par ce crime, en tuèrent un grand nombre et chassèrent les autres hors de la ville. Ce fut là l'origine de la guerre des Centaures contre les Lapithes."

Ajoutons que Polypoetès, fils de Pirithoüs, fut l'un des héros grecs de la guerre de Troie, comme on le voit dens l'Iliade, aux chants II et XII, pages 32 et 160.

L'histoire de la dynastie de Pénée, remplie de noms aryens dont nous n'avons cité qu'une faible partie, et sa qualité de fils de l'Océan et de Thétis, indiquent assez qu'il s'agit ici d'une colonie aryenne qui vint d'outre-mer, d'Asie Mineure, s'établir en Thessalie, et qui devint assez puissante pour dominer dans la vallée du Pénée sous le nom de Lapithes: peuple dont se sépara la fraction dite des Centaures, à l'époque de la mort d'Ixion, c'est à dire environ deux générations avant la guerre de Troie.
Il est à peine besoin de faire observer que les ancêtres de ce rameau aryen savaient atteler et monter les chevaux dès l'époque
de leur séjour dans leur première patrie.
Mais un peuple peut avoir su monter à cheval à une époque donnée, sans avoir dès lors fait de cet animal une monture de combat.
Voyons donc ce qu'il peut y avoir de fondé dans les légendes suivant lesquelles l'usage de combattre à cheval remonterait en Thessalie à la naissance des Hippocentaures, neveux de Pirithoüs et cousins germains de Polypoetès; ou même jusqu'aux Centaures, frères et adversaires de Pirithoüs, puisque ce sont réellement ceux-ci qui ont été si longtemps considérés comme des monstres biformes, par la
majorité des artistes, des écrivains et de leurs lecteurs.
Dans l'
Odyssée (XXI, vers 295-304), Homère raconte que l'abus du vin détermina la guerre des Centaurres contre les Lapithes, sujets de Pirithoüs, et il désigne ces deux peuples par leurs noms.
Dans l'
Iliade (I, vers 268; II, vers743), il fait allusion à cette guerre; mais, au lieu d'appeler les Centaures par leur nom, il les nomme Phéræens, c'est à dire habitants du territoire de Phères en Thessalie. Enfin Hésiode nomme les Centaures et décrit leur combat avec les Lapithes de Pirithoüs, dans son poème du bouclier d'Hercule (vers 178-190).

.

"Mais, dit Fréret, dans tout ce récit (d'Homère et d'Hésiode) on ne voit rien qui ait rapport à la forme monstrueuse attribuée depuis aux Centaures, ce qui me ferait croire que cette fiction était postérieure à Homère et à Hésiode, qui n'auraient pas négligé d'en embellir leurs poèmes, comme ils ont fait de tant d'autres fictions encore plus absurdes reçues de leur temps. (Fréret, rech sur l'anc de l'art de l'équit en Grèce, dans les Mém de l'Acad des inscript., t VII, 1733, p 319)

La remarque de Fréret est parfaitement justifiée par les textes d'Homère et d'Hésiode.
Mais, à la page 44 de sa traduction du
Bouclier de Héraklès, Leconte de Lisle nomme le centaure "Mimas aux crins noirs": ce qui indiquerait que les Centaures d'Hésiode étaient déjà des monstres moitié hommes et moitié chevaux, comme les Centaures des artistes modernes, ou, en d'autres termes, qu'ils avaient déja une queue de cheval; car on sait qu'ils n'ont jamais eu de crinière, l'encolure de ces monstres étant remplacée par un torse humain. La vérité est cependant que l'épithète donnée par Hésiode au centaure Mimas est celle de (..), qui peut être traduit aussi bien par "aux cheveux noirs" que par "aux crins noirs"; et, dans le cas présent, le premier sens doit être le véritable, car tout tend à faire croire que la fiction des Centaures biformes n'était pas encore née du temps d'Hésiode.
Mais, comme le dit
Fréret,

"dès le temps de Xénophon, qui vivait environ soixante ans après Pindare, on commençait à prendre la fable des Centaures pour un emblème de l'équitation; je ne sais cependant si cette idée était ancienne;
car
Xénophon, pour ramener cette fable à l'art de monter à cheval, changea le nom de Centaures, qui signifie Pique-Boeufs ou Bouviers (Nous reviendrons bientôt sur l'étymologie incertaine du mot Centaures ) , en celui d'Hippocentaures (Voyez Xénophon, Cyropédie, IV,3), inconnu à tous les anciens poètes.
Pindare semble être le premier poète qui ait fait les Centaures demi-hommes et demi-chevaux.
" Ces monstres qui étaient, dit-il, le fruit des amours de Centaurus, fils d'Ixion, avec les cavales de Thessalie, ressemblaient à leur père par la partie supérieure de leur corps, et à leur mère par l'inférieure"
(Fréret, rech sur l'anc de l'art de l'équit en Gr, p 316.-- La citation de Pindare est tirée de la 2e pythique, voyez p 77 de la traduc Poyard)

En outre, comme Fréret le fait remarquer un peu plus loin (p319), le scholiaste d'Homère, Didyme, fait observer que, selon les anciens, les Centaurees du mont Pélion étaient de la même nation que les Pérèbes.
Or
Homère place les Pérèbes sur les bords du riant Titarès, affluent du Pénée, et il les fait venir au siège de Troie sur vingt-deux vaisseaux, sous le commandement de Gouneus.
A la remarque de Fréret nous pouvons même ajouter celles-ci.
Homère montre les deux chefs des Lapithes, Polypoetès et Léontée, amenant devant Ilion leurs troupes portées par quarante vaisseaux.
Prothoos y était également arrivé avec quarante vaisseaux transportant ses soldats nés sur les rives du Pénée et autour du Pélion.
Achille y avait aussi conduit sur cinquante vaisseaux ses sujets de la Phthiotide et de l'Hellade
(Voyez Homère, Iliade, II, p 31-32) . Les Thessaliens, parmi lesquels figuraient les Centaures et les Lapithes, étaient venus au siège de Troie sur cent cinquante deux vaisseaux, portant au moins cinquante guerriers chacun.
Si ces peuples avaient dès lors combattu à cheval, comme l'ont prétendu Virgile, Pline et autres, Homère aurait pu en tirer un grand parti,

"soit pour enrichir, soit même pour varier les descriptions de combats, dans lesquels, malgrè l'abondance et la variété de son imagination, on est obligé de reconnaître un peu de monotonie.
Quel motif a pu empêcher ce poète de joindre la cavalerie aux chariots de guerrre dans ses combats, si ce n'est la crainte de choquer ses lecteurs par un anachronisme contre le costume qui eût été remarqué de tout le monde"
(Fréret, rech sur l'anc de l'art de l'équit en Gr, p 289)
"L'exemple d'Homère a été suivi de presque tous les anciens poètes grecs, et, lorsqu'ils parlent des temps héroïques, ils ne font aucune mention de l'art de monter à cheval (lisez
combattre à cheval), ils ne connaissent que l'usage des chars, Virgile et les poètes latins ont été moins scrupuleux qu'Homère, et ils n'ont pas fait difficulté de donner de la cavalerie aux Grecs et aux Troyens;
mais ces poètes, postérieurs de onze ou douze siècles aux temps héroïques, écrivaient dans un siècle où les moeurs de ces premiers temps n'étaient plus connues que des savants, et ils ont commis tant d'anachronismes à cet égard que leur exemple ne peut avoir aucune autorité, lorsqu'ils s'écartent de la conduite d'Homère"
(Fréret, rech sur l'anc de l'art de l'équit en Gr, p 288)

D'autres considérations, dont Fréret n'a point parlé, vont achever de montrer combien sont justes les conclusions de ce savant.
Pour les poètes et pour les artistes postérieurs de quelques siècles à Homère et à Hésiode, l'arc est l'arme habituelle des Centaures, qui sont même représentés comme de très habiles archers;
ce qui revient à dire que les peuples de la Thessalie, dont ils étaient l'emblème, étaient eux-mêmes d'excellents archers à cheval. Leur supériorité était tellement admise que c'est l'un d'eux, le centaure Chiron, que les poètes post homériques ont choisi pour instruire Achille dans l'art de tirer à l'arc.
Nous ignorons si Achille s'est jamais servi d'un arc, mais ce n'est pas l'arme que lui donne Homère.
L'arme d'Achille, c'est

"la javeline de son père, arme formidable que nul parmi les Grecs ne peut brandir.
Jadis, pour l'illustre Pélée, Chiron choisit, sur les cimes du Pélion, un énorme frêne, funeste à bien des héros; Achille seul le manie facilement"
(Iliade, XIX, p.282).

C'est avec cette lance terrible qu'il accomplit tous ses exploits et qu'il vainquit Hector.

Achille n'est pas le seul Thessalien auquel Homère refuse l'usage de l'arc, qu'il accorde à tant d'autres héros grecs et troyens. On ne voit dans l'Iliade aucun archer thessalien, pas même parmi les Perèbes ou Centaures, ni parmi les Lapithes. Les faits d'armes de Gouneus et de Prothoos n'y sont même nullement signalés.
En revanche, un long épisode du chant
XII (vers 127-194, pages167-169 de la traduction) est consacré à célébrer les exploits des deux Lapithes Polypoetès et Léontée, qui pendant un instant soutiennent à eux seuls tout l'effort d'un gros de Troyens, en avant des portes du camp grec. Leurs armes sont la lance ou javeline, doru (?), et le xiphos oxu (?), espèce de courte épée ou de grand poignard pointu, dont la lame à double tranchant avait la forme d'une feuille allongée. On voit aussi, à la fin du chant XXIII, ces deux héros parmi ceux qui disputent le prix du disque, aux jeux donnés en l'honneur de Patrocle; c'est même Polypoetès qui remporte le prix consistant en un énorme disque de fer;
mais aucun Lapithe ni aucun autre Thessalien ne se présente pour disputer le prix du tir à l'arc.
Les renseignements d'Hésiode sont en parfaite concordance avec ceux d'Homère; ses Lapithes et ses Centaures ne se servent pas d'arc; ils combattent uniquement avec des lances, et avec des épieux de sapin ou peut-être des massues de sapin, (Le Bouclier d'Herc.. vers 190).
On constate donc une différence complète dans la façon de combattre des Centaures et des Lapithes, c'est à dire des Thessaliens contemporains de Pirithoüs, suivant que l'on consulte, d'une part Homère et Hésiode, d'autre part les autres poètes plus récents; ce qui prouve bien que ces derniers ont commis un anachronime, en prêtant aux Théssaliens des temps héroïques une manière de combattre qu'ils n'adoptèrent que plus tard.
Les Thessaliens n'ont donc pas plus combattu à cheval vers l'époque de la guerre de Troie que les autres peuples de la Grèce et que ceux de l'Asie Mineure. La fiction des Centaures biformes est réellement née postérieurement à l'époque d'Homère et d'Hésiode. Ce qui a donné naissance à cette fiction relativement tardive chez les Grecs, ce n'est pas que les
Thessaliens aient alors inventé l'art de monter à cheval, qui était depuis longtemps connu en Grèce, comme l'indique surtout la scène des cavaliers décrite par Hésiode dans le Bouclier d'Hercule .
Il est même fort douteux que cette fiction provienne de ce que les Thessaliens auraient acquis l'habitude de combattre à cheval avant les autres peuples grecs; car cette habitude paraît avoir pris naissance à peu près en même temps chez tous ces peuples, à l'époque où l'usage si onéreux des chars de guerre est tombé en désuétude. Ce qui, à notre avis, doit avoir donné naissance en Grèce à la fiction du centaure, de l'homme cheval, de l'homme ne faisant qu'un avec son cheval, c'est que les Thessaliens sont devenus les plus habiles cavaliers de la Grèce dans les temps historiques, comme ils avaient été les meilleurs conducteurs de chars dans les temps héroïques.
On sait en effet que le plus habile conducteur de char de L'
Iliade est un Thessalien; c'est le cocher d'Achille, Automédon, dont le nom est devenu synonyme d'excellent cocher grâce à Homère.

On vient de voir que, suivant Fréret, le nom des Centaures signifierait Pique-Boeufs.
Les hellénistes ont longtemps admis la réalité de ce sens, en considérant le mot....., comme une contraction de ..., piquer et de ..., taureau; mais, dans ces derniers temps, des philologues ont identifié les mots sanscrits
gandharva, zend gandareva, grec....., et ils leur ont assigné plusieurs autres étymologies. Ainsi, suivant Pictet (orig. indo-europ., tII, p 760)

"Ebel décompose le sanscrit gandharva en gandh-arva, comme le grec .... en ...-...., celui qui éperonne le cheval, pferdestachler, en considérant ...., comme allié à gandhai, laedere, vexare, et ... à arvant, cheval;"

étymologie que Pictet regarde d'ailleurs comme irrégulière et douteuse.
Suivant M.
Emile Burnouf (Essai sur le Véda, p 369), le mot gandharva serait dérivé de gandha , odeur, et de arvan, cheval, et il signifierait le cheval-des-odeurs, c'est à dire qui porte aux dieux l'offrande du sacrifice.
Plus récemment M.
Abel Hovelacque a fait observer que le professeur Kuhn admet pour le nom des gandharvas hindous l'origine étymologique que proposaient les Hindous eux-mêmes, à savoir gavam, vache, et dhâraka, porteur, "porteur des vaches célestes, des nuées".
M. Hovelacque regarde comme plus probable que les thèmes, grec ...., sanscrit
gandharva, zend gandarewa, proviennent d'une forme commune ghandharva (au nominatif ghandharvas), qu'il fait venir du verbe ghu cacher, et de dharva, inexpliqué.
Enfin M. Hovelacque ajoute en terminant:

" Je dois faire observer qu'un dictionnaire sanscrit cite un vocable "guha, masculin, cheval rapide".
J'ai consulté le vocabulaire de M. Benfey, et je l'ai trouvé muet sur ce point. Si en tout cas le mot existe réellement, il ne saurait être sans intérêt dans la présente question
(Abel Hovelacque, Le nom des Centaures, dans la Revue de linguistique et de philologie comparée, t. II, 1868, p 468.)

Après avoir pris connaissance de ces divers renseignements, le lecteur adoptera sans doute l'opinion de plusieurs autre philologues, qui déclarent tout à fait problématique l'étymologie des mots Centaures, Gandharvas et Gandarewa.

Ajoutons que, si les Centaures sont donnés comme des monstres biformes issus de race humaine dans le légende grecque, il n'en est pas de même du Gandarewa dans la mythologie iranienne, ni des Gandharvas dans la mythologie hindoue. Le Gandarewa de l'Avesta est un démon colossal qui rôde autour de la mer Vourukasha pour ravir l'arbre sacré, le gaokerena; il n'est donné ni comme un monstre biforme, ni comme un être combattant monté sur un cheval. Quant aux Gandharvas hindous, ce sont des musiciens célestes attachés à la cour d'Indra, ce sont des génies créés en même temps que le monde, lequel est composé des êtres mythologiques, des étoiles, des corps bruts, du genre humain et des animaux aquatiques, aériens et terrestres (Loi de Manou, I, 36-40) L'une des attributions des Gandharvas, dans le Véda, consiste à conduire le char d'Indra; mais, s'ils savent diriger les chevaux, comme tous les dieux du panthéon hindou, ils ne sont jamais donnés comme de véritables cavaliers, ni comme des monstres biformes. Ce sont d'autres génies, les Kinnaras, autres musiciens célestes, attachés au service de Kouvéra, dieu des richesses, qui sont représentés dans la mythologie hindoue, comme des monstres biformes à corps d'homme et à tête de cheval (Loi de Manou, I,39)
On ne trouve donc rien, ni dans les considérations sur l'étymologie des mots Centaures, Gandharvas et Gandarewa, ni dans les renseignements de la littérature hindoue sur les Gandharvas, ni dans ceux de la littérature iranienne sur le Gandarewa, qui puisse infirmer l'opinion que nous venons d'émettre sur l'origine et le sens de la fable des Centaures chez les Grecs.
L'histoire des Centaures, des Gandharvas et du Gandarewa, montre du reste qu'on fait fausse route en chechant à rattacher leurs noms à l'un quelconque des anciens noms aryens du cheval.


On voit aussi combien est erronée l'opinion rapportée par
Paul Gervais dans son Histoire. nat. des mammif., t II, p.144, opinion suivant laquelle la cavalerie "des Scythes, aujourd'hui les Tartares", aurait donné naissance à la fable des Centaures, parce que,

"lorsqu'ils vinrent en Thrace, les Grecs en furent si effrayés qu'ils crurent que l'homme et l'animal ne formaient qu'un seul corps."

Non seulement la fable des Centaures ne doit pas son origine à une ancienne irruption en Thrace des cavaliers tartares; mais encore les Grecs n'ont jamais pu se méprendre sur la nature zoologique des cavaliers, car ils avaient amené des chevaux en Grèce lors de leur arrivée dans ce pays, comme on le verra dans le paragraphe suivant.

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Jeux troyens

Enfin, pour terminer ce qu'il y avait à dire sur l'antiquité de l'art de l'équitation en Grèce et en Asie Mineure, nous rappellerons qu'après avoir représenté Ascagne dirigeant un carroussel en Sicile, près du tombeau d'Anchise, Virgile ajoute:

" Dans la suite, Ascagne le premier renouvela ces usages, ces courses, ces combats, lorsqu'il entourait de remparts Albe la Longue; il enseigna aux peuples anciens du Latium ces jeux que lui-même, dans son enfance, il célèbrait avec la jeunesse troyenne; les Albains les transmirent à leurs descendants, et c'est d'eux que la superbe Rome les a reçus; elle conserve fidèlement cette fête de ses aïeux, et maintenant ces jeux ont conservé le nom de Troie, et les enfants qui les célèbrent celui de légion troyenne." (Virgile, Enéide, V, p397)

En lisant la description du carroussel d'Ascagne, fils d'Enée, on s'aperçoit que Virgile commet l'un de ces anachronismes que Fréret vient de lui reprocher; car il n'est guère admissible que les jeunes cavaliers troyens aient retracé des simulacres de combats à la lance, puisq'il n'existait pas plus en Asie Mineure qu'en Grèce de lanciers combattant sur des chevaux à l'époque de la guerre de Troie.

Il est toutefois possible que les carroussels de l'ancienne Rome se soient appelés jeux troyens, en souvenir d'exercices exécutés dès l'époque de la guerre d'Ilion, par des Troyens montés sur des chevaux; car les habitants de l'Asie Mineure devaient dès lors, tout aussi bien que ceux de la Grèce, monter à cheval en diverses circonstances, notamment pour célébrer certaines fêtes, analogues à celle qu'Hésiode a décrite dans son
Bouclier d'Hercule, et que l'on ne saurait trop rappeler.

Les peuples de l'Asie Mineure et de la Grèce avaient en effet les mêmes moeurs et les mêmes habitudes.
Les fréquentes relations qu'ils avaient entre eux, et les nombreux exemples soit de Grecs allant comme Bellérophon s'installer en Asie Mineure, soit d'habitants de ce pays venant comme Pélops chercher fortune en Grèce, suffiraient pour indiquer l'existence de ce fait, si elle n'était déjà prouvée par les poésies homériques.
Mais il ne faut pas confondre des jeux équestres avec des combats équestres.

Nous pouvons donc répéter que, durant la période comprise entre l'aurore des temps historiques et les derniers siècles de l'ère ancienne, l'usage des chars de guerre et celui de la cavalerie ont été successifs en Asie Mineure et en Grèce, au lieu d'être simultanés comme en Perse et dans l'Inde.

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