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HAUTE ANTIQUITE

Expansions, Dispersions et Métissages

absence de chevaux en Arabie (2)

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sceau cylindre, Babylone ép. neo-ass. (B.M.)

  LES CHEVAUX EN ARABIE (chap. VIII) § 1

Absence initiale des chevaux de la péninsule arabique
(suite)

Aussitôt que les frères de Joseph l'eurent jeté dans une citerne vide,

" ils s'assirent pour manger du pain; et levant les yeux ils regardèrent, et voici une troupe d'Ismaélites qui passaient, et qui venaient de Galaad; et leurs chameaux portaient des drogues, du baume et de la myrrhe; et ils allaient porter ces choses en Egypte." (Genèse, XXXVII, 25.)
"Or la reine de Séba, ayant appris la renommée de Salomon à cause de l'Eternel, le vint éprouver par des questions obscures. Et elle entra dans Jérusalem avec un fort grand train, et avec des chameaux qui portaient des choses aromatiques et une grande quantité d'or et de pierres précieuses; et, étant venue à Salomon, elle lui parla de tout ce qu'elle avait en son coeur... Puis elle fit présent au roi de six vingts talents d'or et d'une grande quantité de choses aromatiques, avec des pierres précieuses. Il ne vint jamais depuis une aussi grande abondance de choses aromatiques, que la reine de Séba en donna au roi Salomon.... Et le roi Salomon donna à la reine de Séba tout ce qu'elle souhaita, et ce qu'elle lui demanda, outre ce qu'il lui donna selon la puissance d'un roi tel que Salomon. Puis elle s'en retourna et revint en son pays avec ses serviteurs. "
(I Rois, X, 1,2,10 et 13.)

Le IIe livre des Chroniques (IX, 1, 9 et 12) parle dans les mêmes termes de la reine de Séba ou Saba.
Il n'est nullement question de chevaux dans le passage d'
Isaïe (XXI, 13-17) où il prédit la ruine de l'Arabie, notamment de Téma et de Kédar; et voici comment ce prophète annonce la prospérité future de Sion :

" Une abondance de chameaux te couvrira; les dromadaires de Madian et de Hépha, et tous ceux de Séba, viendront; ils apporteront de l'or et de l'encens, et publieront les louanges de l'Eternel. Toutes les brebis de Kédar seront assemblées vers toi; les moutons de Nébajoth seront pour ton service; ils seront agréables, étant offert sur mon autel, et je rendrai magnifique la maison de ma gloire. " (Isaïe, LX, 6-7.)
"Quant à Kédar, et aux royaumes de Hatsor, lesquels Nébucadnetsar, roi de Babylone, frappera, ainsi a dit l'Eternel : Levez-vous, montez vers Kédar et détruisez les enfants d'Orient. Ils enlèveront leurs tentes et leurs troupeaux, et prendront pour eux leur tentes, et tout leur équipage, et leurs chameaux, et on criera : frayeur tout autour! "
(Jérémie, XLIX, 28-29.)

Enfin, dans la description du commerce de Tyr, Ezéchiel nous apprend (XXVII, 14) que c'étaient les gens de Togarma, c'est à dire de l'Arménie, qui approvisionnaient ses marchés en chevaux et en mulets; puis il dit plus loin (XXVII, 21-22) :

"Les Arabes et tous les principaux de Kédar ont été des marchands que tu avais en ta main, trafiquant avec toi en agneaux, en moutons et en boucs. Les marchands de Séba et de Rahma ont été tes facteurs, faisant valoir tes foires en toutes sortes de drogues les plus exquises, et en toutes sortes de pierres précieuses, et en or. "

La Bible dépeint donc aussi les Arabes, notamment Saba ou les Sabéens de l'Yémen, comme de simples éleveurs de bestiaux, surtout de chameaux, et comme des marchands d'or, de pierres précieuses et d'aromates; mais elle ne leur accorde jamais de chevaux.

Piétrement 1882

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La Bible fait le même portrait des Ismaélites, ainsi que des tribus de Téma, de Kédar et de Nébajoth ou mieux Nébayoth, lesquelles étaient trois tribus ismaélites,car voici quels sont les noms des douze tribus ismaélites, ou, pour parler le langage biblique encore usité en Orient,
" ce sont ici les noms des enfants d'Ismaël, desquels ils ont été nommés dans leurs générations ; Le premier né d'Ismaël fut Nébajoth, puis Kédar, Adbéel, Mibsam, Mismah, Duma, Massa, Hadar, Téma, Jétur, Naphis et Kedma. Ce sont là les enfants d'Ismaël, et ce sont là leurs noms, selon leurs douars et leurs villes (David Martin, dont nous suivons habituellement la traduction, dit "leurs villages et leurs châteaux ". Mais le mot hébreu qu'il rend par village signifie proprement un campement de nomades, un assemblages de tentes, ce que les Arabes appellent un douar, mot qui est devenu français. Quant au mot hébreu qu'il rend par château, il signifie une ville murée, une enceinte fortifiée), douze princes de leurs peuples. " Genèse, XXV, 13-16.)

La Bible dit en outre que ces douze enfants d'Ismaël ou tribus ismaëlites habitaient " en vue de leurs frères " (les Hébreux); depuis Avila jusqu'à Sur, c'est à dire depuis l'Euphrate jusqu'à la frontière d'Egypte (Genèse, XXV, 18).

En d'autres termes, leur domaine était le désert de Syrie, situé au sud de la Palestine, ainsi que les dernières ramifications des montagnes qui bordent ce désert au sud et au nord; domaine où quelques unes de ces tribus étaient devenues sédentaires, puisq'elles habitaient des villes, mais où d'autres habitaient encore sous la tente, notamment celle de Kédar, dont Jérémie vient de parler. Enfin, toutes ces tribus ismaëlites étaient évidemment de famille arabe, puisque deux d'entre elles, celle de Téma et celle de Kédar, sont positivement données comme telles par Isaïe
(XXXI, 13-17). Ajoutons que, en donnant ces Arabes comme les frères des Hébreux, la Bible a énoncé une vérité ethnique, dans un langage figuré, quoiqu'on ne puisse en dire autant de quelques-unes de ses autres listes généalogiques, qui ne sont rien autre chose que des descriptions purement géographiques.

Tels sont les renseignements généraux sur la nationalité et l'aire géographique des tribus désignées par la Bible sous le nom générique d'Ismaélites; mais il reste à déterminer quelles étaient les localité respectivement occupées par les tribus de Kédar, de Téma et de Nébayoth.

Les gens de Kédar étaient évidemment des Arabes nomades du désert, aussi enclins au pillage qu'au trafic, dont les habitudes rappellent celles des Bédouins et des Touaregs de nos jours. Cela ressort clairement de la comparaison des textes précités d'Isaïe, de Jérémie et d'Ezéchiel avec celui du
psaume CXX, 5-6:

"Hélas! que je suis misérable de séjourner en Mésec et de demeurer aux tentes de Kédar! que mon âme ait tant demeuré avec celui qui hait la paix! "

Les Arabes qu'Isaïe (XXI, 14) appelle "les habitants du pays de Téma " ne peuvent être que les Thémudéens ou Tamoudites, dont la catastrophe légendaire est racontée dans le Koran (VII, 71-77), qui habitaient l'Arabie Pétrée, et qu'il ne faut pas confondre avec leurs homonymes de l'Arabie Heureuse." (Voyez Noël Desvergers, Arabie, p.6 et 49).
Enfin, suivant l'opinion émise par
Quatremère dans le Nouveau journal asiatique, fevrier 1835, et adoptée par Noêl Desvergers (Arabie, p. 92-93), les Nabatéens ne seraient pas nommés dans le texte hébreu de la Bible; d'où Quatremère conclut que,

"pendant le temps de l'existence des royaumes d'Israël et de Juda, les Nabatéens n'avaient point encore formé d'établissement dans l'Arabie Pétrée."

Mais cette conclusion n'est plus soutenable depuis que les inscriptions cunéiformes, notamment celle d'Assourbanipal du cylindre A de Koyoundjik, ont montré les Nabatéens puissamment installés dans l'Arabie pétrée avant la chute des royaumes d'Israël et de Juda. Les anciens Hébreux ont donc connu les Nabatéens, dont la capitale, Pétra, n'était qu'à une quarantaine de kilomètres de la mer Morte.

Il est même difficile d'admettre que la Bible n'ait fait aucune mention de ce peuple, l'un des plus riches, des plus puissants et des plus célèbres de l'Arabie Pétrée; et il nous est également difficile de ne pas reconnaître son nom dans celui de Nébayoth, que la Genèse déclare précisément le premier des enfants d'Ismaël, et qui était un peuple riche en moutons à l'époque d'Isaïe, comme on vient de le voir.

Notre opinion sur l'identité de Nébayoth et des Nabatéens est d'ailleurs aujourd'hui celle des Israélites instruits; et Nébayoth est même déjà rendu par Nébat dans le
Targum, ou paraphrases chaldaïques de l'Ancien Testament, rédigées au 1er siècle de l'ère chrétienne.

Nous n'avons pas à chercher quelles ont pu être les demeures particulières des autres tribus d'Arabes Ismaélites de la Bible, puisqu'elle ne donne aucun renseignement sur les animaux qu'elles ont possédés; mais on peut toutefois observer que la tribu de Duma doit être celle dont la capitale Doumou fut prise par Sennachérib et par son fils Assarhaddon; et que, par conséquent, elle paraît aussi avoir été dépourvue de chevaux au moins jusqu'au VIIe siècle avant l'ère chrétienne.

Piétrement 1882

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Quoi qu'il en soit, l'ensemble des documents qui précèdent permet de tirer les conclusions suivantes.

Les anciens Grecs, Romains, Perses, Assyriens et Israélites, par leurs relations commerciales avec les Arabes, par leurs rapports avec les contingents que ce peuple a fournis à leur armées, par les expéditions d'Ælius Gallus et des Sargonides dans les diverse régions de l'Arabie, ont été en mesure de savoir s'il existait ou non des chevaux dans le péninsule Arabique pendant les derniers siècles qui ont précédé l'ère chrétienne.

Or la concordance de tous les renseignements que leurs anciennes littératures nous ont laissés sur la question prouve non seulement que cette contrée ne possédait pas alors de chevaux, mais encore que l'usage de ces animaux n'avait même été adopté que par une partie des peuples arabes qui vivaient en dehors de la Péninsule depuis un plus ou moins grand nombre de siècles.

On verra du reste dans le chapitre X que l'usage du cheval ne pénétra aussi qu'à une période relativement tardive chez les Israélites et chez d'autres peuples sémitiques, notammennt chez les Madianites et chez les Amalécites.

Quant aux légendes musulmanes sur la prétendue antiquité de l'existence du cheval dans la péninsule Arabique, on a vu que ce sont des fables ridicules, inventées avec autant de maladresse que de mauvaise foi; et peut-être ne sera-t-il pas inutile de faire remarquer ceci:
d'une part, c'est surtout de l'antiquité et de la multitude des chevaux de l'Yémen que parlent les légendes musulmanes, et c'est dans l'Hedjaz, à la Mecque, que ces légendes font vivre Ismaël
(Voyez Noël Desvergers, Arabie, p 98-99), le prétendu domesticateur du cheval; tandis que, d'autre part, c'est précisément sur l'Yémen et sur l'Hedjaz que nous possédons les renseignements les plus indéniables constatant l'absence des chevaux dans ces contrées à l'époque relativement si récente de l'expédition de Gallus en Arabie, 24 ans avant l'ère chrétienne.

Enfin, nous ne devons pas laisser ignorer que, dans le Koran (LXXI, 23) , Mahomet cite Iaouc ( Diverses éditions de la traduction du Koran de Kasimirski portent Iaone; c'est une faute d'impression), ou plus exactement Iaouq, parmi les idoles qui étaient adorées du temps de Noê.
Ce Iaouq était représenté sous la figure d'un cheval, d'où Ephrem Houël a conclu que

" Yaouc était sans doute un fameux cavalier de l'époque antediluvienne"(Houël, Histoire du cheval, t.I p.11)

Si cette conclusion ne mérite même pas qu'on s'y arrête, il faut toutefois observer qu'avant Mahomet l'idole Iaouq était la divinité topique de la tribu de Morad, ou, selon d'autres, de celle de Hamadan (Voyez Sale, Observations sur le mahométisme, dans Les livres sacrés de l'Orient, p. 471).; mais on ignore à quelle époque ces Arabes ont admis cette idole dans leur panthéon.

Puisque les Arabes ont eu de très anciennes relations avec l'Inde, et qu'ils n'ont possédé le cheval qu'à une époque relativement récente, il est très probable qu'ils ont emprunté leur idole Iaouq aux Hindous; car, non seulement les Hindous avaient dans leur panthéon des divinités à tête de cheval Dadyanch et les Kinnaras déjà cités dans le
Véda et dans la Loi de Manou, comme on l'a vu aux pages 222, 232 et 306ha6,ha7f mais encore ils ont sculpté des divinités à tête de cheval sur leurs anciens édifices religieux, notamment sur les portiques de la pagode de Chillambaran ou Challembrom, qui est situé sur la côte de Coromandel, à cinquante kilomètres au sud-ouest de Pondichéry, et qui est l'une des plus anciennes de l'Inde (Voy. le contre-amiral Paris, La pagode de Chillambaran, dans le Tour du monde, t. XVI, p.36 et 39 )


Les Arabes peuvent même avoir emprunté l'idole Iaouq longtemps avant de se servir des chevaux, absolument comme certains peuples adorent depuis longtemps le Saint-Esprit et Jésus-Christ sous les figures d'un pigeon et d'un mouton, bien qu'ils soient encore privés de ces deux espèces animales. Mais toujours est-il qu'il n'y a rien, dans l'histoire si obscure de l'idole Iaouq, qui puisse infirmer les renseignements précédents sur l'absence du cheval en Arabie dans les siècles antérieurs à l'ère chrétienne.

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